Chômage, croissance, déficits : les effroyables prévisions de la commission européenne

La Commission européenne vient de donner les prévisions chiffrées de 2013 pour la croissance, le chômage, les déficits, les dettes des Etats de la zone euro. Elles sont catastrophiques. Réaction et analyse de Gérard Filoche, membre du bureau national du Parti socialiste.

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La commission européenne prévoit une récession de -0,1% du produit intérieur brut en France et de -0,4% pour l'ensemble de la zone euro. Le chômage doit augmenter en France et dépasser les 12% dans l'eurozone. Chypre devrait plonger dans une récession impressionnante avec un recul historique de -12,6% de son PIB en 2013.

La politique de rigueur budgétaire défendue par François Hollande semble ne pas vraiment servir l'économie française et, au-delà, la majorité des pays européens. Même lorsque cette rigueur est accolée à des politiques dites de "stimulation de la croissance", basées sur des aides aux entreprises et des réformes du travail de type "flexisécurité".

Nous avons voulu savoir ce qu'un membre du bureau national du Parti socialiste, parti au pouvoir, pensait de la politique menée, ainsi que des prévisions chiffrées fournies par la Commission européenne. Réaction à chaud de Gérard Filoche.

Gérard Filoche : “Ce que 160 journalistes ont fait, un Etat de la taille du nôtre est capable de le faire !“

Les chiffres de la commission européenne indiquent une récession pour la France en 2013 avec une augmentation du chômage : les politiques de rigueur budgétaire menées par votre majorité semblent avoir des effets très négatifs, comme dans le reste de l'Europe où elles sont appliquées. Continuer la rigueur budgétaire, c'est une voie qui est encore tenable ?

Gérard Filoche : Non, je ne le crois pas un seul instant. De toute façon, qu'on l'appelle rigueur budgétaire, sérieux budgétaire, etc, c'est une impasse. Il faut arrêter, arrêter vite, il faut inverser les vitesses, arrêter d'aller en marche arrière, mettre la vitesse en avant. Sinon ça va s'aggraver, contrairement à tout ce qu'on nous dit. Il y a besoin d'argent pour relancer l'industrie, les services publics, pour impulser la machine économique, alors que pour l'instant on est en train de resserrer tous ces investissements, de faire des économies stupides. On grignote des petits points pour équilibrer un budget qui n'a pas besoin d'être équilibré mais qui a besoin d'être boosté.

Vous êtes dans le parti de la majorité au pouvoir et vous préconisez exactement l'inverse de ce qui est effectué par le premier ministre et le chef de l'Etat ?

G.F : Je ne suis pas au gouvernement, je suis au bureau national du Parti socialiste, et nous sommes très nombreux au parti à penser qu'il faut inverser cette situation. Si le gouvernement veut donner des signes de rigueur budgétaire pour rassurer les requins des marchés et les agences de notation, il a une solution : qu'il aille chercher l'argent de la fraude fiscale. Il y a 60 à 80 milliards de fraude fiscale, tout l'argent est là. Qu'on ne prenne pas l'argent sur ce dont l'économie a besoin : qu'on ne le prenne pas sur les services publics, sur le fonctionnement des administrations ou sur les hôpitaux. A Paris, on va fermer l'Hôtel-Dieu parce qu'il manque 155 millions. Qu'on aille chercher l'argent chez les fraudeurs : il existe, il est là. Recrutons 2000 inspecteurs des impôts, donnons-nous les moyens, ayons la volonté politique de le faire ! Que ceux qui veulent la rigueur ne nous disent pas que c'est impossible, qu'ils donnent donc les moyens d'aller chercher l'argent, c'est à dire les 580 milliards d'avoirs français dans les paradis fiscaux.

Donc, c'est un problème de volonté politique ?


G.F : Aller chercher l'argent de la fraude fiscale, c'est incontestablement un problème de volonté politique, puisqu'on sait que dans le monde, 160 journalistes, ceux des "offshore leaks", ont réussi à débusquer des centaines et des centaines d'exilés fiscaux. Ce que 160 journalistes ont fait, quand même, un Etat de la taille du nôtre est capable de le faire ! Quand on me dit "ce n'est pas possible", je réponds "allons-donc ! L'Union européenne est allée à Chypre fermer les banques et chercher de l'argent dedans, et on ne pourrait pas aller dans les paradis fiscaux ?"

Mais alors, qu'est-ce qui freine cette volonté politique ?


G.F : Il faut s'en prendre aux lobbies des riches, des patrons, et des financiers. Il faut s'attaquer vraiment à la finance.

Vous voulez dire que le chef de l'Etat et son Premier ministre auraient peur des lobbies, de la finance ?

G.F : Mais j'ai entendu des défenseurs de la rigueur, au Parti socialiste, dire : "Ah, mais la finance est plus forte que ce qu'on avait prévu, ah mais la crise est plus grave que ce que l'on pensait !" Je conteste cela : cela dépend de nous d'avoir une politique qui se donne le pouvoir de s'en prendre à la finance. Il n'y a pas de choses plus fortes que la République, que les citoyens. Si la finance résistait, et bien il suffit d'appliquer ce que François Hollande avait dit au Bourget : "la République vous poursuivra".

Pour l'instant on ne voit pas la République poursuivre qui que ce soit…

G.F : Non, pour l'instant on voit surtout la troïka européenne dominer avec Madame Merkel. Les chiffres de ce matin consistent à nous dire que Chypre va voir son PIB se replier de 12,6% dans l'année qui vient. Il y a des barbares, il y a des voleurs. Comment peut-on se permettre de faire ça contre le peuple de Chypre ? C'est un crime économique, de même que ce qui est arrivé à la Grèce, qui est complètement ruinée par les décisions de l'UE, du FMI, de la Banque centrale européenne. En Grèce, il n'y a plus rien qui fonctionne, ils ont tout cassé, c'est une honte ! Il faudrait juger pour crime économique les gens qui ont fait ça à la Grèce ! La politique de la BCE, de l'Union européenne, conduit l'Europe dans le mur !

Ce qui est étonnant, c'est que votre majorité a voté une loi sur la séparation des activités bancaires en janvier qui ne sert à rien, puisqu'elle ne touche que 2% des activités en question… On a du mal à comprendre ce double discours du Parti socialiste…

G.F : Vous avez raison, et je l'ai dit en temps utile au bureau. Je l'ai même écrit : il fallait une véritable loi bancaire, il faut vraiment séparer les deux activités. Il faut s'en prendre à Monsieur Jouyet qui était à l'AMF (Autorité des marchés financiers), aux dirigeants des grandes banques françaises qui ont fait 18 milliards de dividendes l'année dernière et qui n'ont été taxés que de 500 millions. Je me bats pour que le gouvernement le fasse, c'est mon gouvernement. Moi, je ne me pose pas la question de "pourquoi il ne le fait pas" [ce gouvernement], mais de quelle force il faut réunir pour qu'il le fasse.

Sur les chiffres alarmants du chômage actuel et à venir, il y a la promesse de François Hollande d'inverser sa courbe, celle du chômage, avant la fin de l'année. Les décisions prises, comme l'accord national interprofessionnel, ne semblent pas à la hauteur du défi, non ?

G.F : On ne pleut pas compter sur le patronat pour combattre le chômage, les patrons ont intérêt à faire des chômeurs ! Plus il y a de flexibilité, plus il y a de chômeurs, plus on fait des cadeaux aux patrons, plus ils licencient. Parce que les patrons ne sont pas intéressés par l'emploi, ils sont intéressés par l'argent, et au détriment de l'emploi. Il faut leur faire savoir que nous, la République, la gauche, nous voulons l'emploi et non pas qu'ils [les patrons] spéculent dans les îles Caïman.

Vous avez donc espoir que François Hollande écoute ces messages et change d'orientation ?

G.F : Ca bouge chez les militants, il y a des dizaines de milliers de membres du PS qui sont en train de faire savoir comment il faudrait réorienter les choses. Après, c'est à François Hollande de décider. Mais c'est une urgence sociale. Ce sont des vents forts pour l'instant, comme on dit, mais ça peut devenir une bourrasque… Moi, j'ai toujours espoir que la gauche gagne, parce que si c'était l'UMP ou le Front national qui arrivait au pouvoir, ce serait une catastrophe encore bien pire que les difficultés que nous connaissons.

Gérard Filoche

Moniteur de colonie, coursier de banque, conducteur de train, manutentionnaire, chauffeur-livreur, facteur, maître-auxiliaire, enseignant de philosophie, journaliste pendant ses 20 premières années d'activité professionnelle, Gérard filoche est aussi un militant politique et syndical qui a exercé la profession d'inspecteur du travail de 1985 à 2010, date à laquelle il prend sa retraite. Il est membre du conseil scientifique d'ATTAC et du bureau national du Parti socialiste.