Chypre : la finance russe contre l'euro-bolchévisme

Chypre : un havre touristique et fiscal
Chypre : un havre touristique et fiscal

Âprement négociée avec les bailleurs de fonds européens et rejetée en l'état ce mardi 19 mars par le parlement, la taxation prévue des dépôts bancaires à Chypre affole les épargnants de l'île mais révolte plus encore ... la finance russe qui voyait dans ce paradis fiscal méditerranéen une promesse d'éternelle sécurité.

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Péril rouge

Manifestation à Nicosie contre le projet de taxation des dépôts bancaires (TSR)
Manifestation à Nicosie contre le projet de taxation des dépôts bancaires (TSR)
Et de cinq. Après l'Irlande, la Grèce, l'Espagne, le Portugal, Chypre rejoint cette semaine le club de plus en plus ouvert des pays de la zone euro officiellement en péril et sous perfusion financière internationale. Montant des besoins immédiats de Nicosie : 17 milliards d'euros, peu et beaucoup à la fois. La somme représente près d'un an du PIB de cette île grande comme un canton suisse … mais à peine plus de 0,1 % du PIB européen. On est bien loin des 240 milliards engloutis par la Grèce. Bien plus que le péril effectif, c'est la méthode de sauvetage retenue qui fait à la fois frémir les bourses occidentales et s'étrangler la pourtant lointaine Russie.

Plutôt qu'une cascade de programmes classiques d'austérité budgétaire, le plan d'aide conclu le 16 mars - mais rejeté, en l'état, par le parlement ce mardi 19 mars - prévoit une ponction sèche sur tous les dépôts bancaires: 6,75 % jusqu'à 100 000 €, 9,9 à 12,5 % pour les autres, exemption pour les dépôts inférieurs à 20 000 €, selon les derniers scénarios. Si la clef de répartition fait encore l'objet d'un âpre débat tant au sein du pays qu'avec les bailleurs de fonds, au premier rang desquels l'Allemagne, la mesure doit in fine - ferme exigence de ces derniers - rapporter 5,8 milliards qui s'ajouteront alors à 10 milliards d'assistance octroyés par le FMI, la Banque centrale européenne et la Commission de Bruxelles, tirant donc théoriquement d'affaire pour un certain temps sinon le pays du moins son système bancaire.

Une violence modérée

Le président Nicos Anastasiades le 15 mars 2013 à Bruxelles avec Herman van Rompuy (de dos) et David Cameron
Le président Nicos Anastasiades le 15 mars 2013 à Bruxelles avec Herman van Rompuy (de dos) et David Cameron
AFP / Bertrand Langlois

On l'aura deviné,les épargnants chypriotes prennent assez mal la perspective d'une évaporation d'une part de leurs économies. Les banques ayant fermé à l'annonce de l'opération, ils se sont rués sur les distributeurs automatiques de billets. "Nous ne serons pas vos cobayes" proclamaient des pancartes brandies lundi soir devant le Parlement. A l'annonce, mardi, du rejet du plan par les députés, des cris y ont fusé : "le peuple uni ne sera jamais vaincu"... un slogan historiquement peu appliqué à la sécurité des dépôts bancaires. 

Les défenseurs du projet, pourtant, ne sont pas totalement dépourvus d'arguments.

L'argent sera pris, soulignent-ils, là où il se trouve et non, par exemple, dans les salaires ou les retraites. Officiellement, la taxation aura une contrepartie « à 100 % » sous forme de distribution d’actions des banques concernées. En pratique, ces actions risquent d'être victimes d'une dépréciation rapide.

Plus sérieusement, ils font valoir que la ponction unique, tout en restant supportable (à peine plus du vingtième du capital pour un particulier ordinaire) évitera des mesures d'austérité socialement plus violentes comme celles qui ont dévasté la Grèce. Son taux reste, après tout, dans l'ordre de grandeurs de certains « frais bancaires », « droits de garde » et autres prélèvement arbitrairement opérés par les établissements sans provoquer de scandale.

D'autres, enfin, font valoir plus crûment l'impérieuse nécessité du projet. S'il est repoussé, avertit le Prix Nobel d'économie 2010 britannico-chypriote Christopher Pissarides « les Chypriotes perdront tout car leurs banques ne rouvriront pas. Cela se passera en deux ou trois jours. Notre économie s’effondrera ».

Trahisons

“Mardi noir“ :  la Une du quotidien russe “Kommersant“
“Mardi noir“ : la Une du quotidien russe “Kommersant“

Symétriquement, les critiques de l'accord ne sont pas moins alarmistes et brandissent le risque d'une crise de confiance, voire, du « Bank run » (panique bancaire). Prix Nobel d'économie d'un millésime juste antérieur (2008), l'américain Paul Krugman l'évoque ainsi sur son blog : « C'est comme si les Européens avaient installé des pancartes en grec et en italien pour dire " il est temps de vous précipiter sur vos comptes en banque" ».

Par ailleurs, remarquent-ils, la ponction subite et sans échappatoire met à mal la clause selon laquelle les États garantissent en cas de faillite les dépôts à hauteur de 100 000 €, instaurée, précisément … pour éviter les paniques. Le doute pourrait se propager de façon désastreuse à l'échelle internationale, comme le suggère la mauvaise réaction des marchés.

C'est en tout cas de Moscou que viennent les réactions les plus colériques à l'accord euro-chypriote, Vladimir Poutine qualifiant la mesure en projet de « non professionnelle, injuste et dangereuse ». Irritation fondée : avec la Suisse, le Luxembourg et quelques lieux de blanchiment éloignés de moindre importance, le paradis fiscal méditerranéen se trouve être l'un des refuges financiers favoris de ses compatriotes heureusement dotés. Si l'on additionne les avoirs des entreprises et ceux des banques, l'argent russe « investi » dans l'île dépasse les 30 milliards d'euros selon l'agence Moody's.

A la mesure du dépit et peut-être aussi de l'outrage, la réaction dans les sphères concernées ne s’embarrasse guère de nuances pour commenter ce que le quotidien Kommersant nomme un "mardi noir". Cité par les Izvestias, l'expert Pavel Medvedev, qualifie la taxe d'« acte barbare de type soviétique ». Dans le même journal le milliardaire Alexandre Lebedev s'étrangle : « Seuls les bolcheviks pratiquaient de telles choses pendant la guerre! Aucun autre pays au seuil d'une faillite n'a jamais agi de la sorte ».

Aussi vilipendée soit-elle, l'eurofinance n'avait jamais reçu de qualificatifs aussi osés.

En 1964, les studios Walt Disney sortaient un film pour enfants, dont une scène au moins était quasi révolutionnaire. Le petit Michael et sa soeur sont conduits par leur père à la banque où il travaille pour connaître enfin la réalité du monde. Les enfants sont sur le point de céder aux sirènes du capitalisme quand brusquement ils se rétractent...  (Le film était une adaptation d'un roman éponyme de 1934, au lendemain de la crise de 1929, donc...)

Extrait de Disney DVD - édition 2009