Clairs obscurs des premiers pas de l’anarchisme

On ne peut enlever à Michel (Mikhaïl  Alexandrovitch) Bakounine d’avoir été un théoricien audacieux ou un révolutionnaire quasi charnel donnant de sa personne, s’engageant corps et âme par exemple pour la Commune de Paris en mars 1871 – lui même se jeta dans la bagarre pour faire vivre celle de Lyon. En revanche, au quotidien, cet activiste boulimique ne fut pas toujours éclairé, et en bon aristocrate russe, ne tenta rien pour combattre sa misogynie et son antisémitisme.

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Bakounine naît en 1814 dans la province de Tver au sud est de Saint Petersbourg, alors capitale de l’Empire russe, au sein d’une famille de petits nobles, de ceux qui seront dépossédés, de fait, de leurs prérogatives après l’abolition du servage en 1865, et qui donneront naissance à une génération de déclassés, prêts à grossir les rangs des Narodniki, ceux qui allaient au peuple, plus commodément appelés les populistes, révolutionnaires du XIXème siècle russe, parfois terroristes, souvent emprisonnés, déportés en Sibérie ou exilés, avides de tout changer, du pouvoir politique, aux rapports économiques, en passant par la famille ou la sexualité. Bakounine est leur aîné, mais de peu, et il passera lui aussi par tous ces désirs, sans toujours les assumer.

Triangle amoureux

Il a 11 ans lorsqu’éclate la révolte des Décembristes (ou décabristes), première tentative de briser l’absolutisme du Tsar et de sa cour, fomentée par de jeunes nobles, déjà. Il a 18 ans quand il décide d’abandonner la carrière de fonctionnaire ou de militaire à laquelle il était « naturellement » destiné… Il part pour Moscou, intègre l’université où il rencontre Alexandre Herzen, l’un des « pères » du mouvement révolutionnaire russe. Le philosophe et romancier publiera le premier des romans cultes de cette jeunesse en attente : « Qui est coupable ? », question consubstantielle à l’histoire de la Russie, indissociable de « Que faire ? », posée par l’autre « père », Nicolaï Tchernychevsky. Dans ces deux livres, les deux penseurs proposent une révolution totale, passant entre autres par un nouvel arrangement matrimonial, le triangle amoureux – toujours deux hommes, une femme – qu’eux mêmes mettront en pratique, tout comme Bakounine. L’idée soutenant cette nouvelle figure géométrique étant qu’on ne peut penser (écrire, créer, inventer, commercer, diriger, etc) si l’on s’adonne aux batifolages sexuels ou quotidiens du mariage. Tchernychevsky et Bakounine furent donc tout heureux de laisser leurs épousées folâtrer avec des amants de passage. Celle de Bakounine s’appelait Antonia Kviatowska, elle était fille d’un exilé polonais, relégué à Tomsk, au cœur de la Sibérie occidentale, un choix en harmonie avec l’épisode qui avait conduit le futur anarchiste en cette relégation septentrionale…

Alexandre Herzen
Alexandre Herzen
Allégeance au Tsar...

Bakounine, en 1848, s’est jeté – déjà – à corps perdu dans la révolution de février à Paris, boulimique en actes et en paroles – Marc Caussidière,, collègue de barricade, disait de cette omniprésence : « Quel homme, quel homme ! Le premier jour de la Révolution il fait tout simplement merveille, mais le deuxième, il faudrait le fusiller ! ». Le mouvement se propage à toute l’Europe – on l’appellera le « Printemps des peuples » - et le Russe propose d’aller porter la bonne parole aux Polonais, mais il ne parviendra jamais jusqu’à Varsovie. Du coup, il part faire le coup de poing à Prague, puis en Bohème, avant d’être arrêté par les Prussiens, jugé en Autriche, puis livré aux Russes en 1851. Il y restera huit ans, emprisonné puis transféré en Sibérie, avant de s’évader et de revenir en Europe occidentale, via le Japon.
Durant ces années obscures, Michel Bakounine livre une « confession », connue seulement des décennies plus tard et qui sera jugée comme une forme d’allégeance au Tsar, afin d’adoucir son régime de détention.

André Léo fît l'amère expérience de la grossièreté de Bakounine.
André Léo fît l'amère expérience de la grossièreté de Bakounine.
Même s’il convola donc en justes noces durant cette période avec Antonia (qu’il s’empressa de tenir à distance), Bakounine jugeait les femmes futiles, écervelées, et sans aucune utilité pour la cause. André Léo, la formidable journaliste et écrivaine de la Commune de Paris, auteure de la « Guerre sociale », en fit l’amère expérience : exilée en Suisse, après la semaine sanglante de mai 1871, où elle espérait combattre par la plume aux côtés de celui qu’elle admirait, elle dut rapidement déchanter tant le personnage était grossier, et la rupture fut rapidement consommée.

Antisémitisme

Et puis, il y eut les anathèmes, à répétition, antisémites du penseur de Lugano. Déjà la détestation (réciproque) qui l’opposait à Marx  avait suscité des lignes très condamnables. La haine qu’il voua ensuite à Nicolas Outine, autre exilé russe et révolutionnaire, fils de négociants juifs, l’entraîna vers les rives les plus glauques de l’antisémitisme, qui se portait alors fort bien, non seulement parmi les jeunes trublions de la noblesse russe établis sur les rives douces des lacs suisses, mais aussi parmi les fondateurs du socialisme antiautoritaire jurassien.  Dans « The keys of happiness » (Les clés du bonheur), un livre remarquable, l’historienne américaine Laura Engelstein a mis en lumière cette liaison trouble entre haine des femmes et des juifs, puisée aux sources du christianisme dont les premiers théoriciens et acteurs du mouvement libertaire étaient imprégnés.