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Clayallee à l'Ouest, Musée des Alliés

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Où l'on voit le bout du tunnel et où l'on refait l'Histoire

À Zehlendorf, dans l'un des arrondissements les plus chics de Berlin Ouest, les États-Unis avaient pris leurs quartiers. C'était au lendemain de la Seconde guerre mondiale. Ils s'y étaient très largement étendus - ambassade, casernes, et représentations diverses.

Sitôt le mur tombé, ils ont plié bagages et fermé les campements, pour franchir la porte de Brandebourg et s'établir avec vue sur la Chancellerie et le Reischstag d'un côté, sur l'ambassade russe de l'autre...



Pour laisser une trace de leur passage sous les frondaisons de Zehlendorf, ils ont offert un monument au mur à la ville de Berlin, une allégorie équine, symbole de la liberté retrouvée, aux soubassements tagués, comme toute installation digne de ce nom aujourd'hui à Berlin...



Ils ont laissé autre chose : un musée des Alliés, assemblage de bouts de mur, d'avions, de postes frontières, le tout à la gloire des forces occidentales qui maintenaient Berlin Ouest, en vie, sous oxygène.



On y raconte les batailles gagnées contre l'ennemi communiste, sous forme d'une épopée extraordinaire, pleine de suspens et d´intensité dramatique. "À la fin, le bien l´emporte sur le mal - presque comme dans un conte." nous annonce-t-on à l'entrée...



Mais il y eut aussi les combats perdus. La pièce maîtresse de ce lieu, trop excentré sans doute pour le touriste ordinaire, est un tunnel. Un boyau de taules, de fer, de pierres et de sacs de sables... Une construction qui ridiculisa les meilleurs des services secrets occidentaux, la CIA américaine et le MI6 britannique...

Et qui fut à l'origine de la construction du mur.

Et cela par la faute d'un seul homme, ou grâce à lui, tout dépend de quel côté on se place, George Blake, l'un des plus célèbres agents doubles du XXème siècle.

Comme ses prédécesseurs du Magnificent Five (Philby, Maclean, Burgess, Blunt et Cairncross), "le quintette magnifique" de Cambridge qui opérait avant guerre, George Blake provoqua de grands dégâts à l'Ouest, après 1950.

L'opération du tunnel reste son chef d'oeuvre.

À la fin de la Seconde guerre mondiale, George Blake s'engagea dans les services secrets britanniques. Bien que né à Rotterdam, il était anglais par son père, avec des ramifications familiales en Égypte. Très jeune engagé dans la résistance hollandaise, son immersion dans le MI5 en était pour lui, la continuité évidente.

Envoyé en Corée en 1950, témoin des horreurs de la guerre perpétrées par son camp, il fut arrêté par les Soviétiques, passa trois ans dans leurs geôles à lire Marx. Il en sortit converti.

Commença alors pour lui, une vie d'agent double, où tout en menant d'importantes opérations au Moyen Orient pour les Anglais, il informait les Soviétiques.

En 1955, il fut nommé à Berlin. L'année suivante, on lui donna pour mission de suivre le déroulement de la construction, par les Américains et les Britanniques, d'un tunnel équipé de matériel de télécommunication dernier cri, vers Berlin Est. Il s'agissait d'écouter les conversations entre la représentation russe en RDA et Moscou.

Le KGB fut informé de la chose, avant même son commencement.

Pour ne pas trahir leur taupe si prolifique, durant trois mois, les Russes continuèrent à converser aimablement, de tout de rien, de la pluie, du beau temps, de leurs affaires d'espionnage, les agrémentant de rares fausses informations.

Puis, ils trouvèrent que la plaisanterie avait assez duré. Une nuit d'avril 1956, il leur fallut réparer un câble de téléphone. Et là, ô quelle surprise, lalalala, ils découvrirent le tunnel... Et ils organisèrent un grand happening, conférence de presse, sur les lieux même du crime, pour dénoncer la fourberie des Occidentaux.

Lorsqu'ils décidèrent de construire le mur, cinq ans plus tard, les édiles de la RDA rappelèrent ce fâcheux incident, en tête de leurs arguments. Ils en posèrent même la première pierre là ou sortait le tunnel.

Mais l'année 1961, pour George Blake ne fut pas celle de la construction de la barrière, mais de son arrestation. Un agent soviétique avait fait défection et donné les noms de toutes les taupes de l'Ouest au service du KGB, dont George, la star.

Suite de la promenade au Musée des Alliés, page suivante



Il ne fut pas échangé sur un pont frontière entre les deux blocs, dans un petit matin blême...

Il fut jugé, condamné au maximum, 43 ans de prison.

Mais il ne purgea pas sa peine. Avec l'aide de pacifistes irlandais, il s'évada quatre ans plus tard.

Ses amis l'emmenèrent jusqu'au rideau de fer, à la frontière entre les deux Allemagne, et le confièrent aux douaniers de l'Est.


Depuis, il vit près de Moscou, entouré de sa famille russe, tandis que ses fils et petits enfants anglais lui rendent souvent visite.

Il dit que la chute du mur a rétréci son monde : jusqu'en 1989, il pouvait se rendre en vacances dans les pays amis, là où le mandat d'interpellation, pour condamnation non accomplie, n'avait pas de valeur.

Sa retraite est heureuse, la Russie d'aujourd'hui lui est toujours reconnaissante pour le travail accompli hier.
Avec George Blake dans sa datcha en 2004. Photo Klaus Schlüpmann
Avec George Blake dans sa datcha en 2004. Photo Klaus Schlüpmann

Prochaine et dernière étape, mercredi 28 octobre, Altglienicke, finalement le mur...



Les mémoires en anglais de George Blake (traduites en français sous le mauvais titre “Une vie d'espion“)