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Comment dire «un Noir» à la tête de Credit Suisse? En le disant

Le Franco-Ivoirien Tidjane Thiam au Forum de Davos le 30 janvier 2010
Le Franco-Ivoirien Tidjane Thiam au Forum de Davos le 30 janvier 2010
Virginia Mayo (AP)

La couleur de peau de Tidjane Thiam, le nouveau patron de la banque, n’est évidemment pas passée inaperçue. Mais il y a comme un tabou à l’évoquer

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Sur Facebook (FB) mercredi, Nathalie Ducommun, journaliste à la RTS et rédactrice en chef adjointe de l’Actu TV, a publié une photographie de la Une du Temps , avec ce commentaire: «Un Noir à la tête d’une des plus grandes banques le jour de la sortie de Selma [le film qui rappelle la mémoire du combat de Martin Luther King], réalisé par une femme. Parfois j’aime mon époque.» Ce qu’une de ses amies sur FB a ensuite commenté comme suit: «On n’est pas forcément moins bien ou mieux en fonction de sa couleur de peau ou de son genre. Oui, c’est, dans un premier temps, une démarche à saluer.»

(capture d'écran)

On ne saurait mieux dire: la compétence (ou l’incompétence) ne se mesure pas à la couleur de la peau. On n’en est plus là, hein?, mais beaucoup ont tout de même pensé tout bas qu’un Noir à la tête d’une banque suisse, c’était tout de même une révolution… Impensable il y a dix ans encore, non?

La Tribune de Genève (TG) et 24 heures ont interprété la chose chacun à sa manière. Expliquons-nous. L’éditorialiste commun aux deux quotidiens est basé à Genève. Il écrit, lui, que «les investisseurs ont salué la nomination du Franco-Ivoirien ». Puis il propose son texte à la rédaction lausannoise, nous a-t-il dit. Laquelle modifie sa prose, qui devient: la «nomination inédite d’un homme de couleur ». Et ajoute, un peu plus loin, un qualificatif ­politiquement correct au terme «avancée» qui ne figure pas dans la TG: une «belle avancée». L’auteur, Richard Etienne, nous dit préférer la première formulation – la sienne – et avoir «appris à relativiser les synergies» médiatiques intercantonales. Il n’avait d’ailleurs même pas remarqué ces changements. La conversation s’arrêtera là, mais ce travail d’édition n’est pas innocent.

La preuve? On observait mardi le même type de précautions sur Twitter. @alainjeannet1, rédacteur en chef de L’Hebdo, évoque «un assureur franco-ivoirien» pour promouvoir un article en ligne titré, lui, «Un Noir à la Paradeplatz». Boum. Là encore, la différence est de taille. Mais on relèvera le courage lexical d’@YvesGenier , qui en a tout de même un peu rajouté en posant cette question: «Virginité pour la grande banque?»

Le journaliste Michael Wyler ne s’y est pas trompé sur FB en faisant remarquer que «la mise en exergue de la couleur de la peau, sans indication aucune des compétences», peut poser problème. Sur le Web, Le Temps l’a d’ailleurs «contourné», ce problème, en qualifiant Tidjane Thiam de «l’homme qui n’était pas banquier». Quant au Matin, il a aussi parlé – étrange vocabulaire – d’un «non-banquier».

La Croix, pour sa part, n’y est pas allée par quatre chemins: «Un Noir à la tête d’une grande banque: dans un pays comme le nôtre, où les personnes issues de l’immigration rencontrent bien des difficultés à accéder aux plus hautes responsabilités, le symbole serait frappant. Las, cette nomination n’a pas eu lieu dans un établissement financier hexagonal, mais dans une banque helvétique.» Le contraire eût en effet étonné.

Et le quotidien catholique français de citer comme beaucoup d’autres cette déjà célèbre anecdote: «Tidjane Thiam n’a jamais caché avoir quitté la France pour le Royaume-Uni en raison du sentiment tenace» d’une carrière bloquée dans l’Hexagone. «Un de mes camarades d’école devenu chasseur de têtes m’avoue, embarrassé», avait-il écrit dans une lettre à l’Institut Montaigne, «qu’il a cessé d’inclure mon profil dans ses réponses à ses clients français, parce que la réponse, invariablement, était: profil intéressant et impressionnant mais vous comprenez… Tout était dans les points de suspension.» D’ailleurs, @DufrosMichel n’a pas hésité à twitter, en réaction: «Le patron de Credit Suisse est Français, polytechnicien mais n’a jamais bossé en France parce qu’il est Noir! SOS stupidité.»

Puis «le défaut» s’est déplacé, à en croire Le Monde, lorsqu’il est arrivé dans la City et qu’on lui a dit: «Ton problème ici, ce n’est pas que tu es Noir, c’est que tu es Français»! Bref: «Trop noir en France, trop français en Grande-Bretagne», comme l’a twitté @Yanrazz.

Personne n’est parfait nulle part, décidément.

(Article paru sur le journal Le Temps)