Commerce des armes : les négociations tournent court

Les armes à feu seraient la cause d’un décès par minute dans le monde. Lancé par les Nations unies en 2009, le Traité sur le Commerce des Armes vise à réglementer ce marché aussi juteux que meurtrier. Mais à New York, où les négociateurs tentaient depuis début juillet de finaliser un accord, les grands fournisseurs, comme les Etats-Unis, la Chine et la Russie, ont freiné des quatre fers.

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Le point par Simon Rodier, TV5Monde

Commerce des armes : les négociations tournent court

Chronique d'un échec annoncé

28.07.2012
Aymeric Elluin, chargé de campagne “Armes et Impunité“ à Amnesty International France, participait aux négociations à New York.


Comment ces négociations s’annonçaient-elles ?


Très chaotiques et tendues dès les premières semaines. Tous les Etats ne cessaient de rajouter des éléments aux ébauches proposées et les textes finissaient par ressembler à des arbres de Noël ! A la fin de la troisième semaine, il a fallu se rendre à l’évidence : impossible d’atteindre un consensus. Alors pour avancer plus vite, Roberto Garcia Moritan, président de la conférence, a décidé que les Etats se réuniraient en sessions informelles les samedi 21 et dimanche 22 juillet, sans les ONG. Cette pression imposée par Moritan a payé et incité les Etats à faire des concessions. Le mardi, nous arrivions à une ébauche de traité plutôt moyenne, et le jeudi 26 juillet, le résultat était presque positif.

Pourquoi le vent a-t-il tourné ?

Tout à coup, j’ai eu l’impression que nous basculions dans la tragi-comédie ! A la dernière minute, les Etats-Unis ont fait volte-face et se sont mis à démonter systématiquement le processus, en allant très loin dans l’arrogance : « A Washington, personne n’est disponible pour scruter et analyser le texte en profondeur, » prétendaient-ils. Ils réclamaient aussi un peu plus de temps, disant que l’ébauche de traité n’était encore qu’un brouillon.

Ce revirement de situation était-il prémédité ?

Je ne pense pas. Il a surpris et pris de cours tous les Etats, notamment la France. La précipitation et la désorganisation se sentaient dans cette parade pour ajourner le processus. Quelque chose a dû se passer au sein de la Maison-Blanche. On ne connaît pas exactement la chaîne de décision, mais l’on sait que Barack Obama est le seul à pouvoir trancher. Les élections approchent et le poids du lobby des armes se fait sentir. Quelques heures avant la fin de la conférence, 51 sénateurs américains, sous l’influence de la National Rifle Association, ont publié un communiqué de presse indiquant que si les Etats-Unis adoptaient ce traité, le Sénat ne le ratifierait jamais.

Comment la Russie et la Chine ont-elle réagi à la volte-face étasunienne ?

La Russie – c’est une évidence – n’a jamais voulu de ce traité. Elle n’attendait que cela et s’est immédiatement alignée sur la décision des Etats-Unis. Lorsque Medvedev était à la tête du pays, on sentait une éventuelle marge de manœuvre. Mais avec l’arrivée de Poutine au pouvoir, le raidissement est palpable. Cependant, si les Etats-Unis n’avaient pas lâché prise, je pense que la Russie aurait été obligée de se plier au consensus. Car aujourd’hui, sa position en Syrie n’est pas tenable et elle est montrée du doigt par l’ensemble de la communauté internationale.

La Chine, elle, a surpris en se montrant plus flexible et en faisant des concessions. En mal de reconnaissance internationale, elle n’aurait jamais fait le premier pas en arrière. Et surtout, économiquement, elle a besoin de l’Afrique – les armes s’échangent contre des matières premières, des infrastructures... Or les pays africains réclament un traité fort. Mais finalement, la Chine s’est révélée et, comme d’habitude, elle a suivi la Russie en arguant qu’il lui fallait plus de temps.

Image montrant des combattants du Mouvement national pour la Libération de l'Azawad au Mali (MNLA/AFP)
Image montrant des combattants du Mouvement national pour la Libération de l'Azawad au Mali (MNLA/AFP)
Quelle était la position des pays africains ?

Les pays africains ont affiché des prises de positions remarquables. Au fil de la conférence, on les a vus plus présents, occuper le terrain, et faire des déclarations toujours plus tranchées, comme celle de la délégation malienne : « Si le Nord Mali est aujourd’hui en proie à une telle crise, c’est à cause de la prolifération des armes légères et de petits calibres issues du chaos libyen, et à cause du manque de contrôle. » Idem pour la Côte-d’Ivoire, la République démocratique du Congo, le Liberia…

Quel a été le rôle de la France dans ces négociations ?

Les Français ont été remarquablement actifs pendant toutes les négociations. Ils ont mené des dialogues tous azimuts, notamment avec les ONG africaines. Favorable au traité depuis 2005, la France est toujours restée forte, cohérente et déterminée. Et pourtant, elle n’a pas eu la tâche facile et s’est livrée à un exercice diplomatique ardu. Elle devait à la fois préserver la cohésion de l’Union européenne, tout en défendant sa propre position, un peu plus marquée que celle de l’UE. Elle devait surtout assurer la cohésion du processus avec la Chine, les Etats-Unis, la Russie et le Royaume-Uni - les quatre autres membres permanents du P5, le Conseil de Sécurité de l’ONU – pour qu’aucun ne quitte le navire en cours de route. Car la France ne voulait pas ratifier un traité sans ces pays-là. Et elle a réussi, jusqu’à ce que les Etats-Unis ne brisent le P5 à la dernière minute.