Corée du Nord : avec la 3G le pays s'ouvre (un peu)

Une maternité de Pyongyang / Photo AP par Instagram de David Guttenfelder
Une maternité de Pyongyang / Photo AP par Instagram de David Guttenfelder

Depuis le mois de janvier, la 3G a fait son apparition en Corée du Nord…mais seulement pour les étrangers entrant avec leurs téléphones portables. Cette petite révolution technologique bénéficie aux journalistes sur place. Des clichés de ce pays extrêmement isolé font leur apparition sur la toile et montrent au monde entier le quotidien d’un pays inconnu. 

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Difficile de savoir ce qui se déroule réellement à l’intérieur des frontières nord-coréennes. La technologie pourrait pourtant changer la donne. Depuis le 25 janvier 2013, l’opérateur téléphonique national Koryolink a rendu la 3G accessible à tous les étrangers pénétrant dans le pays avec leur téléphone portable.

Ce qui peut aujourd’hui paraître ordinaire dans certains pays, s’inscrit comme une petite révolution en Corée du Nord. « Un pays avec un imbroglio de règles mis en place pour orchestrer le flot d’images et d’information aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières », raconte dans un article de l’Associated Press (AP), la journaliste Jean H. Lee, chef du bureau de l’agence de presse américaine à Pyongyang.

Coïncidence ou non, début janvier 2013, Eric Schmidt, le patron de Google s’était rendu dans ce pays, l’un des plus reclus au monde, rendant les observateurs bien interrogateurs.

Officiellement, il est venu avec l’ex-diplomate américain Bill Richardson afin d’obtenir la libération d’un Américain d’origine coréenne arrêté en décembre 2012 dans la capitale. Officieusement, toutes les spéculations sont permises. Serait-il venu pour presser Pyongyang de faire un pas vers une information non censurée, un accès plus libre à internet ? La visite du patron de Google, ardant défenseur de la liberté sur la toile, était pourtant annoncée comme « humanitaire privée ». Une dénomination bien sibylline.

Bons tweets de Corée

Cette ouverture à la 3G permet déjà aux journalistes étrangers et aux touristes de passage d’envoyer des photos géolocalisées depuis leur smartphones, prises lors de leurs pérégrinations dans le territoire. Ils peuvent désormais les publier directement sur les réseaux sociaux comme Instagram.  La journaliste d’AP, Jean H. Lee, a été l’une des premières à tweeter en Corée du Nord depuis son téléphone portable.(Voir notre illustration)

Cette innovation soulève deux bémols de taille révélateurs de ce régime dictatorial.
D’une part, le coût : « Après avoir payé une note salée de 75 euros et envoyé un texto pour activer le service, nous avons ensuite attendu que le symbole de la 3G apparaisse sur nos téléphones », explique Jean H. Lee.  Donc l'Internet haut débit reste bien réservé à des étrangers fortunés.

D’autre part, l’accès : 95% des Coréens n’ont pas de téléphone portable, et encore moins un appareil ayant accès à Internet ou pouvant passer des appels internationaux. « Ceux qui en possèdent l’utilisent pour appeler des collègues afin d’arranger des réunions de travail, téléphoner, envoyer des messages à des amis pour poser des dates de dîner et appeler la maison pour vérifier que tout va bien pour leurs enfants. Ils lisent aussi des livres nord coréens », raconte la journaliste Jean H. Lee.

23 février 2013, au nord de Pyongyang / Photo AP par Instagram de David Guttenfelder
23 février 2013, au nord de Pyongyang / Photo AP par Instagram de David Guttenfelder
Coupés du monde

Le changement n’affectera pas tout de suite la population. « Cela change pour les étrangers dans le pays mais pas pour les Coréens. Ils sont toujours exclus du monde », souligne David Guttenfelder , photographe en chef de la région Asie pour l’agence Associated Press. Il se rend régulièrement en Corée du Nord.
 
Si le pays est verrouillé, l’État n’empêche pas donc pour autant le développement des technologies tant qu’elles ne lui nuisent pas. Les téléphones portables introduits depuis 2008 permettent aux nord-Coréens de n’appeler que dans le pays.  Et une élite a accès depuis 2002 à un intranet ne laissant filtrer que des informations validées par le pouvoir. Les frontières laissent cependant passer des portables chinois en contrebande.

Ces dernières années, étrangers ou autochtones étaient presque au même régime en terme de moyen de communication. « Pour les étrangers, c’était contraire à la loi d’apporter dans le pays des téléphones portables », raconte le photographe. « Quand ils arrivaient à l’aéroport, les journalistes devaient laisser leurs téléphones aux autorités douanières qui leur donnaient en échange un reçu et ils le récupéraient en repartant. C’était vrai aussi pour les touristes étrangers, et je crois aussi pour les membres de l’ONU et d’ONG. »

A leur arrivée, les étrangers ne sont autorisés à n'acheter que des téléphones portables locaux, avec des cartes sim du pays permettant non pas d’appeler au niveau local paradoxalement… mais l’international à un prix élevé. Il était alors impensable de pouvoir se connecter à internet depuis son téléphone.

Mais pour les journalistes ou les personnels d’ONG, surfer sur la toile était tout même possible. « Je pouvais avoir accès à Internet dans ma chambre d’hôtel, » relate David Guttenfelder. «  C’est comme ça je transmettais mes images ou  que j’utilisais Skype pour communiquer avec mon bureau ou ma famille. Aucun site internet n’était bloqué contrairement à ce qui se passe en Chine. Là-bas, vous ne pouvez pas accéder à certains sites internet quand vous cherchez des mots sensibles comme « human rights » par exemple, vous n’avez pas non plus accès à Facebook ou Twitter. Mais je pouvais faire tout ça à Pyongyang sur mon ordinateur… parce que je suis journaliste. Pour être honnête, c’est un peu la manière dont on travaillait dans le reste du monde il y a quelques années. »

Un spectacle de natation synchronisée à Pyongyang, le 13 février 2013 / Photo AP et Instagram de David Guttenfelder
Un spectacle de natation synchronisée à Pyongyang, le 13 février 2013 / Photo AP et Instagram de David Guttenfelder
Natation synchronisée

Auparavant, ce photographe devait utiliser son ordinateur comme émetteur wifi pour poster des photos prises avec son téléphone. Mais depuis le mois de janvier, il se contente d’utiliser Twitter ou Instagram.

Lui-même en voyage en Corée du Nord en janvier, a publié pour son agence AP et sur son compte Instagram, les premiers clichés d’un pays caché aux yeux du monde. Au travers de scènes de la vie quotidienne, le pays de Kim Jung-Un se dévoile, la porte de cette dictature s’entrouvre. Salle de maternité, billard, natation synchronisée, c’est un autre visage de ce territoire qui s’offre à l’attention des autres pays.

« Si les gens dans le monde peuvent voir les Coréens attendre leur bus le matin pour aller travailler, dîner avec leur famille, voir des gens pleurer, rire, avoir une vie comme nous avons la nôtre », dit le photographe d’AP optimiste.  « Cela fait tomber des barrières. Et les gens se comprennent les uns les autres. Cela devrait avoir un impact sur la façon dont le reste du monde considère la Corée du Nord et inversement. »

Cette ouverture à la 3G change aussi son quotidien de journaliste :  « Cela change ma vie personnelle et professionnelle. Vous vous sentez très isolé quand vous êtes là », raconte le photographe. « C’est une relation différente avec le monde autour de vous qui s’instaure désormais. Vous êtes capable de saisir, enregistrer, écrire, et envoyer ailleurs tout ce que vous voyez peu importe où vous êtes dans le pays. Nous sommes connectés. Nous ne sommes plus enfermés dans le pays comme tout le reste de la population. »

Un village coréen photographié en avril 2012 par Antoine Bouthier, correspondant vidéo à l'AFP.
Un village coréen photographié en avril 2012 par Antoine Bouthier, correspondant vidéo à l'AFP.
Fenêtres calfeutrées

L’accès à la 3G est un premier pas vers une petite ouverture aux médias qui avait été déjà franchi en avril 2012 lors d’une visite organisée par le gouvernement nord-coréen avant le lancement d’une fusée.

Médias nationaux et internationaux étaient invités pour suivre les préparatifs de cet événement. Certains d’entre eux comme Antoine Bouthier correspondant vidéo de l’Agence France Presse (AFP) ont raconté par tweets et sur un blog Tumblr "11 jours en Corée du Nord" ce voyage officiel au cœur d'un pays coupé du reste du monde et de tous réseaux sociaux. Pour la première fois, les journalistes étrangers pouvaient prendre des photographies depuis le train qui les emmenaient sur le lieu du lancement et les mettre en ligne dès leur retour à l’hôtel.

Un tournant pour les reporters comme David Guttenfelder qui douze ans auparavant, lors d’une visite de la secrétaire d’État américaine, Madeleine Albright, avait ses fenêtres d’hôtel calfeutrées « pour que l’on ne voit pas ce qui se passe à l’extérieur », se souvient-il.

Si des évolutions se font jour, beaucoup de travail reste à faire constate le photographe : « ll est certain que nous ne voyons pas tout. Nous ne pouvons pas aller partout où nous voulons dans le pays mais je sens que c’est en progression. » Il faudra donc encore se contenter de photos de satellite pour les camps de travail qui s’étendent et que l’État s’escrime à cacher des objectifs et des regards du monde entier.

La Corée du Nord vue par un artiste

Le photographe et artiste français JR, qui a dressé des portraits géants dans le monde entier, a voyagé en Corée du Nord en avril 2012. Au cours de son périple, il ne s'est pas privé de prendre des clichés du pays diffusés sur son compte Instagram .

En mai 2010, un touriste américain voyage entre Pékin et Pyongyang et réalise une vidéo à bord des trains qu'il emprunte.