Corée du Nord : ces Français séduits par la dynastie Kim

Le site internet du Parti Juche de France.
Le site internet du Parti Juche de France.

Jérémy Gauthier a 20 ans, et au micro de TV5Monde, il annonce clairement la couleur  : cet étudiant en langues à Lyon est pro-Corée du Nord et le revendique. Ils sont une centaine comme lui en France à soutenir l’idée de collectivisme et de toute puissance de l’armée. Les rapports des ONG sur les conditions de vie de la population nord-coréenne ne l’inquiètent d'ailleurs pas. Pour lui, il faut protéger ce petit pays socialiste menacé de toute part. Entretien, entre curiosité et stupéfaction.

dans
TV5Monde : Qu’est-ce que le Parti Juche de France ?

Jérémy Gauthier (nom d'emprunt) : C’est un petit parti constitué d’une centaine de membres au niveau national, et créé en 2007 par l’actuel président Philippe Lefevre, et l’actuel secrétaire général  Stéphane Fereira. La moyenne d'âge des militants est comprise entre 20 et 50 ans. Nous nous réunissons chaque année lors de nos Universités d’été ; et nous nous revendiquons des idées du Juche qui est, à proprement parler, l’idéologie nord-coréenne représentée par son créateur Kim Il-sung, le fondateur de la RPDC, la République Populaire et Démocratique de Corée du Nord. Pour faire passer ces idées, nous organisons essentiellement des pétitions dans la rue, pour interpeller les gens.

Nous ne sommes pas reconnu officiellement par la Délégation de Corée du Nord à Paris. Nous sommes un parti français, nous n’avons pas être reconnu ni par cette Délégation, ni par Pyongyang. Nous ne sommes pas l’organe représentatif de la Corée du Nord en France.
 
Nous nous distinguons par ailleurs du Parti Juchéen de France, qui n’existe que par un blog faiblement alimenté. Les militants de ce parti nous causent beaucoup de tort dans la mesure où ils racontent des énormités sur leur compte Twitter notamment.

Un tweet du @Parti_Juche le 21 avril 2013.
Un tweet du @Parti_Juche le 21 avril 2013.
Quelle est cette idéologie nord-coréenne à laquelle vous vous rattachez ?

C’est une idéologie de type socialiste. Les socialismes ont pris des formes très diverses à travers l’histoire. Tout est parti du marxisme, mais il a beaucoup évolué. Et les idées du Juche sont une formule plus élaborée et plus moderne du socialisme.

Bien sûr, comme chez les Soviétiques, nous prônons le collectivisme, c’est à dire la nationalisation des moyens de production. En revanche, les idées du Juche mettent davantage au centre de la société l’homme en tant que tel. Il faut d’abord prendre en compte les besoins de l’homme, et non ceux du capital. Ces besoins sont élémentaires comme l’émancipation, la liberté et la subsistance de l’homme. Les moyens de production doivent être mis en commun afin de répondre à ces besoins sans obstacle.   Disons que c’est alors une conception plus évoluée du socialisme traditionnel qu’on a pu connaître en URSS.

Il faut enfin savoir que l’idéologie nord-coréenne est le seul socialisme à avoir survécu et résisté, comparé au régime soviétique ou chinois. Et cela grâce à l’autre pan de l’idéologie nord-coréenne : la politique de Songun. Le principe est qu’il faut donner une place importante à l’armée parce qu’elle est nécessaire à la survie d’un régime socialiste, menacé par l’impérialisme américain dans le cas de la Corée du Nord. Elle assiste et soutien le pouvoir. L’armée est d’ailleurs tout à fait prête à faire face à toute tentative de déstabilisation. Certes, une intervention n’est pas souhaitable. Mais il est juste nécessaire de se protéger contre les provocations incessantes depuis la création de la RPDC. Si les États-Unis cessent leur politique impérialiste, la guerre n’aura pas lieu.

Qu’est-ce que le parti revendique en France ?


Nous souhaitons un réelle politique socialiste et communiste en France, avec la nationalisation des moyens de production. Nous voulons passer d’une économie capitaliste à une économie collectiviste telle que cela a pu se passer avec la révolution socialiste en RPDC (en 1945-1947, ndlr). Selon moi, même une révolution comme celle de la Russie en 1917 est possible en France. Il faut juste qu’il y ait un mouvement de masse. La transformation du modèle économique français se fera, peut-être sur le long terme, mais on y croit malgré tout. On se bat pour ça.

Notre deuxième revendication concerne la reconnaissance de la RPDC par la France. Si la Corée du Nord est reconnue, la réunification avec son voisin du Sud se fera plus facilement. Ne pas reconnaître la Corée du Nord aujourd’hui, c’est nier son existence, et cela ne facilite pas du tout les négociations de paix entre les deux Corées. Le peuple coréen est un peuple homogène – au niveau de la langue notamment -, et c’est dramatique de le voir ainsi déchiré.

La Corée du Nord a toujours proposé de négocier. Elle a d’ailleurs proposé que les familles séparées par la guerre inter-coréenne puissent se retrouver à la frontière. Mais toutes ses propositions ont été rejetées par la Corée du Sud. Le pire moment des relations entre les deux Corées a eu lieu sous le mandat de Lee Myung-bak, qui a vraiment tourné le dos à la Corée du Nord.

2011 : La Corée du Sud accepte des rencontres entre familles


Pourquoi avez-vous intégré le Parti Juche de France ?

Je suis d’origine roumaine, mes parents ont vécu en Roumanie. Donc on a tous été un peu influencés par le communisme roumain. C’est à l’âge de 14 ans que j’ai vraiment pu m’identifier comme communiste, en lisant Karl Marx notamment. En revanche, je ne me suis jamais rapproché du Parti Communiste Français qui pour moi est un parti de système. Les militants de ce parti ont complètement dévié du vrai socialisme. Ils sont juste voués à être des réformistes du capitalisme.

Ensuite, intéressé par le socialisme en général, j’ai laissé de côté le communisme roumain pour me tourner vers le régime nord-coréen, qui est pour moi le seul vrai socialisme de nos jours. A 18 ans, je me suis rendu en Corée du Nord par curiosité, et c’est là-bas que j’ai vraiment été convaincu par les idées du Juche. Ma famille, très politisée, n'a d'ailleurs pas refusé mon adhésion au parti à l'été 2012. Mais pour cette interview, j'ai effectivement souhaité prendre un nom d'emprunt, car à Lyon, l'extrême-droite est très forte et certains de mes camarades ont été intimidés du fait de leur appartenance au parti.

Qu’avez-vous vu en Corée du Nord ?


Sur place, j’ai pu consulté une importante documentation jusqu’ici introuvable, comme les oeuvres de Kim Jong-il et de Kim Il-sung. J’ai aussi constaté une économie prospère, qui marche ; les gens vont au travail, il y a des voitures dans les rues. Disons que l’on a souvent des préjugés quand on regarde les médias dominants en France. On voit la Corée du Nord comme un pays du tiers-monde, sous-développé, de type somalien, alors que ce n’est pas du tout le cas. Les gens ont des téléphones portables (4% de la population selon les spécialistes, ndlr), ils ont l’air heureux. Et on voit bien dans les trajets en bus, les Guides ne vont pas ‘briefer’ tous les gens au bord de la route pour leur interdire de s’exprimer. Avec mon faible niveau de coréen, j’ai pu discuter avec ma Guide, le personnel des hôtels où on allait, des chauffeurs, et même des gens dans la rue. Ils étaient sincères. Ils me disaient qu’ils étaient satisfaits de leurs conditions de vie. Il n’y avait pas grand chose de négatif dans leur discours.



Exclusif France 24 : Plongée dans un autre monde...


Êtes-vous d’accord avec tous les aspects du régime nord-coréen, et notamment la répression ?

Les médias dominants à la solde du capital parlent de camps de travail. Nous, nous prenons cela avec beaucoup de prudence au regard de ce qu’ils diffusent de manière générale à propos de la Corée du Nord. Je n’ai d’ailleurs jamais lu de sources solides évoquant les camps de travail. Les plans Google-Map que nous montrent les ONG pour justifier l’existence de camps ne m’ont toujours pas convaincu. On voit deux ou trois cabanes mais c’est tout. Et en ce qui concerne les Nord-Coréens qui réussisent à se ‘réfugier’ en Corée du Sud, je me pose des questions. La pression sur ces personnes de la part du régime sud-coréen est énorme. Certaines de ces personnes – que je ne connais pas -, déçues par le capitalisme de Corée du Sud, sont d’ailleurs retournées dans le Nord. Et cela par contre, on en parle pas, seulement dans le quotidien nord-coréen Rodong Sinmun (journal d’État, ndlr).

Un tweet du @Parti_Juche le 21 avril 2013.
Un tweet du @Parti_Juche le 21 avril 2013.
Si effectivement ces camps de travail existent, ce à quoi je ne crois pas trop, cela irait à l’encontre des idées originales du Juche. Et effectivement cela est condamnable. Mais de toute façon, nous ne savons pas si cela existe, donc pour moi, il n’y a pas de problème.
Enfin, je voudrais dire qu’il peut y avoir des points de la politique nord-coréenne que nous n’approuvons pas. Je n’ai pas d’exemple en tête. Mais nous ne sommes pas, comme je vous l’ai dit, des représentants de la Corée du Nord en France. Nous ne sommes pas bornés à soutenir coûte que coûte, sans réfléchir, le régime nord-coréen. 

Pensez-vous que la liberté d’expression est la même entre la France et la Corée du Nord ?

Oui, là-bas aussi par exemple, les gens ont des téléphones portables, ils peuvent communiquer. Quand je suis allé en Corée du Nord, les gens parlaient tout à fait librement. Ils soutenaient d’ailleurs sincèrement leur leader. Et contrairement à ce que diffusent les médias dominants en France, les avis divergents de la politique du régime sont entendus et écoutés.

En revanche, c’est sûr effectivement qu’il y a une restriction à l’accès Internet. Mais dans une certaine mesure, c’est une bonne chose, car face aux menaces qui règne à l’extérieur et qui sont relayées sur Internet, le régime se doit de protéger sa population de tout cela. Il doit être méfiant. Si on envoie plein d’informations fausses au peuple - comme la faillite du pays -, cela peut être très dangereux pour l’équilibre du pays. Le pays est plus que jamais menacé, il est complètement seul dans la région.

Quel est par conséquent votre mode de vie en France ?


Je suis socialiste de cœur, donc j’évite les grands groupes capitalistes comme MacDonald, Apple, ou les grandes banques de ce pays. Je vais plutôt ouvrir un compte à la Banque Postale, même si elle devient de plus en plus privée. Je préfère faire le marché plutôt que d’aller chez Carrefour faire mes courses. Au cinéma, j’évite les gros ‘blockbuster’ pro-américains. En Corée du Nord, et c’est ce qui me plait, la vie culturelle tourne plutôt autour de la civilisation coréenne qui est très ancienne. Il y a d’ailleurs des concerts, et des spectacles de gymnastique de masse.

Festival de gymnastique de masse au Stade du Premier Mai à Rungnado, une île au milieu du fleuve Taedong dans le centre de Pyongyang, la capitale de la Corée du Nord.
Festival de gymnastique de masse au Stade du Premier Mai à Rungnado, une île au milieu du fleuve Taedong dans le centre de Pyongyang, la capitale de la Corée du Nord.
Mais, concernant mon mode de vie en France, tous mes efforts ont peu de sens parce que je vis dans un pays qui baigne dans le capitalisme. C’est compliqué pour moi d’être vraiment socialiste dans ce pays.

Malgré tout, je considère quand même que je vis normalement, pas plus ‘bizarrement’ qu’un autre. Je possède par exemple un téléphone portable de marque américaine, ce qui peut être un comble, je l’avoue, pour un militant socialiste. Mais je pense sincèrement que mon mode de vie actuel serait le même si je vivais en Corée du Nord plutôt qu’en France. Le Carrefour en moins.

En revanche, ce que je reproche au mode de vie français, c’est l’exploitation de l’homme par l’argent. Aujourd’hui, on est dans une société où le capital domine, et pour moi c’est intolérable. De grandes sociétés dominent les masses et leurs imposent leurs directives. Je le vois quand notre génération essaye de trouver un emploi et qu’elle se retrouve dans des situations de plus en plus précaires. Et même à l’intérieur des entreprises, les travailleurs sont mis en concurrence, suivant la bonne logique capitaliste des entreprises. Normalement, ce devrait être aux travailleurs qui créent la richesse de dominer

Juche : prononcé Djoutché, tɕu.tɕe en coréen


L'analyse de Pierre Rigoulot, spécialiste

"Tout d'abord, le socialisme nord-coréen a des similitudes par rapport aux autres socialismes. Il existe à Pyongyang un parti unique, une économie planifiée et collectiviste, un leader censé représenté la volonté du peuple, et le sentiment de forteresse assiégée.

En revanche, le régime a aussi ses spécificités. Le culte du leader est quelque chose que l'on a jamais vu ailleurs, même pas sous Mao en Chine. D'autre part, le pouvoir se transmet de manière dynastique, jamais constaté dans les autres régimes socialistes. Enfin, on constate une certaine part de magie dans ce régime, une bénédiction venue d'en haut pour le leader. J'en donnerai un seul exemple : le lieu de naissance de Kim Jong-il serait une montagne sacrée, le Mont Paektu...On est dans une vraie monarchie de droit divin presque, très éloignée de la rationalité marxiste. Et à ceux qui disent que l'idéologie nord-coréenne prône, contrairement aux autres, la centralité de l'homme dans la société, il faut rappeler que Staline aussi le disait dans ses livres : 'L'Homme est le capital le plus précieux.'

Du côté de l'économie, on peut s'attendre à des réformes dans les années à venir, après la nomination d'un nouveau Premier Ministre, Pak Pong-Ju, 74 ans. Il a été un temps écarté du pouvoir pour ses positions réformistes. Aujourd'hui, on pourrait voir des réformes dans le domaine du commerce intérieur et des évolutions dans l'autonomie des entreprises."