Corée du Nord : les Etats-Unis ont-ils trop poussé Kim Jong-un ?

Les provocations militaires entre la Corée du Nord et les Etats-Unis ont atteint un seuil inédit. Comment cette spirale belliqueuse, entre dissuasion, propagande et escalade militaire, qu'aucune des deux parties ne semble parvenir à stopper, s'est-elle déclenchée ?

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La révélation du Wall Street journal d'un plan de démonstration militaire américain nommé "Playbook", visant à impressionner la Corée du Nord et conforter l'alliance avec la Corée du Sud, relativise la vision univoque d'une escalade militaire entièrement causée par le seul dirigeant mégalomane, Kim Jong-un. Le leader de la dictature nord coréenne menace chaque jour un peu plus de l'imminence d'un feu nucléaire qu'il porterait sur les pays voisins, mais pour autant, l'ennemi américain ne serait pas étranger au déchaînement de menaces de la part de Pyongyang. Est-on devant une stratégie de dissuasion parfaitement contrôlée, un dictateur fou qui ne sait pas s'arrêter, ou bien un enchaînement de provocations qui échappent au contrôle de ceux qui les ont déclenchées ?

Le plan graduel américain

Le président Kim Jong-un (Photo : AFP)
Le président Kim Jong-un (Photo : AFP)
Ce que révèle l'article du Wall Street Journal daté du 3 avril 2013 est l'existence d'un plan de démonstration de force des Etats-Unis : "Les Etats-Unis marquent une pause dans ce que plusieurs officiels ont décrit comme un plan graduel approuvé par l'administration Obama en début d'année. Baptisé "Playbook", celui-ci conçoit les séquences et le plan de communication pour les démonstrations de force américaines au cours des exercices de guerre annuels menés conjointement avec la Corée du Sud. "Playbook" comporte des vols, hautement médiatisés ces dernières semaines, à proximité de la Corée du Nord de bombardiers nucléaires B-52 et furtifs B-2, ainsi que des avions militaires sophistiqués F-22."

Pourquoi et comment ce programme américain a-t-il été mis en œuvre ? Les auteurs du Wall Street Journal expriment les raisons suivantes :  Le commandement américain du Pacifique a commencé à imaginer le plan "Playbook" après une série de provocations du Nord, dont le lancement d'une fusée de longue portée en décembre (Il s'est avéré que la fusée était un lanceur de satellite, NDLR), alors qu'il préparait les exercices militaires annuels avec le Sud. Cette politique de relations publiques avait comme objectif non seulement d'adresser un message à la Corée du Nord, mais aussi d'assurer au nouveau gouvernement faucon (ultra-conservateur, ndlr) de Corée du Sud qu'il avait le plein soutien des Etats-Unis et qu'il ne lui était pas nécessaire de répondre militairement aux provocations du Nord. Une opération de communication militaire américaine qui aurait été un peu trop loin serait-elle l'élément déclencheur de la spirale infernale dans laquelle s'est enfermée le dictateur nord-coréen ? Laurence Nardon, spécialiste des Etats-Unis à L'IFRI (Institut français des relations internationales) penche pour cette approche : "Cette explication est extrêmement intéressante, puisqu'il est vrai que les Etats-Unis font des exercices tous les ans, à la fois pour rassurer le Sud et montrer au Nord qu'ils sont là. Donc cela vient répondre aux interrogations que j'ai depuis que la Corée du Nord fait ses démonstrations de force : quelle est leur démarche, puisque c'est un pays qui a totalement intérêt à rester dans un immobilisme le plus complet ? Ces manœuvres (de la Corée du Nord, NDLR) sont suicidaires, donc l'explication donnée par le Wall Street Journal me semble répondre à ces questions."


Un plan trop efficace ?

Troupes américaines à l'exercice en Corée du Sud (AFP, le 5/04/213)
Troupes américaines à l'exercice en Corée du Sud (AFP, le 5/04/213)
La dissuasion nucléaire est un enjeu important pour la Corée du Nord : le chantage à l'arme atomique a souvent permis à la dictature d'obtenir des concessions de son voisin du Sud, ou de monnayer une aide internationale. Un point nouveau est cependant à noter aujourd'hui : aucune porte de sortie n'est offerte par le nouveau président Kim Jong-un à ses adversaires, alors que son père trouvait toujours un moyen de négocier. Les Etats-Unis sont inquiets par la réaction sans nuances et uniquement menaçante du président nord-coréen, comme si le "jeu" habituel des démonstrations militaires et menaces de l'ennemi ne s'était pas déroulé comme prévu. Traduit en langage officiel, cela donne cette explication, toujours selon l'article du Wall Street Journal :

"There's some sense that we overachieved in a way, that we were so successful [in sending messages to the North] that there is consideration of pulling back somewhat while continuing to reassure the South Koreans," a senior administration official said. 

Selon un officiel de haut rang (américain, ndlr), "En quelque sorte, nous avons tellement bien réussi, nous avons eu un tel succès [dans l'envoi de messages à la Corée du Nord] que nous réfléchissons d'une certaine manière à revenir en arrière tout en continuant à apporter des garanties à la Corée du Sud".

Toujours à l'IFRI, Françoise Nicolas, spécialiste de l'Asie et plus particulièrement des deux Corée, tient à préciser que "Kim Jong-un n'est certainement pas fou, si l'on entend par fou quelqu'un qui n'obéit à aucune rationalité. Il a une rationalité, il a des objectifs, mais lesquels ? Nous avons beaucoup de mal à les cerner et c'est pour cela que nous avons l'impression qu'il n'est pas rationnel. Pour le plan médiatique américain ("Playbook", ndlr) qui aurait trop bien fonctionné, et mal fonctionné pour le coup, il me semble assez plausible, parce que Kim Jong-un est connu pour être très sensible aux média occidentaux. Si il voit que les media occidentaux disent qu'il ne va pas faire quelque chose, et bien ça va le pousser à le faire. C'est un peu gamin comme comportement, mais il y a là une logique, et ça correspond bien au scénario du plan américain trop poussé."

L'inquiétude des officiels de haut rang américains ne prête pas à l'optimisme quant au dénouement de cette crise inédite. Mais qui, pour l'heure, peut prédire les futurs agissements de Kim Jong-un, ce jeune dictateur de moins de 30 ans dont on sait surtout qu'il "aime les pizza, le basket et est passionné de nouvelles technologies" ?

Françoise Nicolas résume cette impasse et l'impossibilité de prédire l'avenir, avec le risque que comporte cette crise : "Il faut trouver une porte de sortie à Kim Jong-un, parce qu'en continuant à l'acculer, comme le dit un proverbe Coréen 'si vous poussez le rat et vous ne lui laissez pas un trou pour s'échapper, il va se retourner contre le chat'. Et il risque de faire mal au chat, même si in fine, le rat se fera manger…".

Le jeu est-il allé trop loin ?

John Kerry arrive en Corée du Sud aujourd'hui 12 avril pour une réunion avec le ministre des Affaires étrangères sud-coréen Yun Byung-se. La visite du secrétaire d'Etat américain a pour but de discuter du renouvellement de l'accord bilatéral sur la coopération nucléaire civile : l'interdiction faite à Séoul depuis 1974 de retraiter ses déchets nucléaires pour fabriquer du plutonium — et par conséquence des bombes atomiques — pourrait donc être levée à terme, ce que souhaite la Corée du Sud, même si les Américains émettent encore des réserves à ce sujet. De quoi énerver un peu plus le "rat" Kim Jong-un qui selon les experts pourrait lancer un missile le 15 avril, date anniversaire de la fondation de la République nord-coréenne.

Le risque que le chat américain se fasse mordre est de plus en plus réel. Avec toutes les conséquences dramatiques que cela peut entraîner : le jeu du chat et de la souris n'est-il pas allé trop loin ?