Coupe du monde : l'offensive des sans-toits au Brésil

L’occupation de la Coupe du Peuple, à seulement 5 km du stade des Corinthians où se tient la Coupe du Monde. Plus de deux mille familles vivent sur ce terrain boueux ©TV5MONDE-O.Bonnaud
L’occupation de la Coupe du Peuple, à seulement 5 km du stade des Corinthians où se tient la Coupe du Monde. Plus de deux mille familles vivent sur ce terrain boueux ©TV5MONDE-O.Bonnaud

Ces dernières semaines, le Mouvement des travailleurs sans-toits a multiplié les actions coup de poing contre les promoteurs immobiliers et les occupations de terrains au Brésil. Un mouvement ultra-organisé, capable à la fois de défier le gouvernement dans la rue, tout en négociant de nouvelles constructions de logements. Reportage.

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A perte de vue, des familles s’entassent dans de petites baraques en bois sur un terrain situé à proximité du stade des Corinthians à São Paulo. Une « Coupe du Peuple », est organisée par le Mouvement des travailleurs sans-toits (MTST) qui rassemble plus de 2 000 familles depuis la mi-mai. Si le jeu de l’équipe du Brésil n’a pas enthousiasmé les sans-toits, ces derniers s’apprêtent tout de même à célébrer une autre victoire : ils ont obtenu l’accord de la mairie pour la construction de 2 000 logements sur le terrain qu’ils occupent. « Avec le MTST, on est sûr d’obtenir des logements même si ça peut prendre trois ou quatre ans, c’est une organisation efficace », affirme un  militant, ancien sans domicile fixe, qui a pu se loger dans le centre à l’issue d’une précédente action. Au-delà des occupations, le mouvement négocie directement avec les mairies et fournit ses listes d’attentes pour les logements en construction. Il a même obtenu le droit de construire un immeuble social de 16 étages dans la périphérie de São Paulo, par le biais d’une entreprise qu’il contrôle.

Diego, militant des sans-toits et électricien qui s’occupe du réseau, sur l’occupation ©TV5MONDE-O.Bonnaud
Diego, militant des sans-toits et électricien qui s’occupe du réseau, sur l’occupation ©TV5MONDE-O.Bonnaud
Spéculation immobilière

Une démonstration de force qui ne l’empêche pas de défier les autorités dans la rue, en s’installant à quelques kilomètres du stade pendant la Coupe du Monde. « On s’est installé dans le quartier du stade pour dénoncer la spéculation immobilière. Tout le quartier a subi une flambée des prix », se désole Diego, un électricien qui habite à quelques kilomètres de là, venu donner un coup de main sur le campement.

Dans la région Est de São Paulo, le prix du mètre carré de terrain a augmenté de 50% et les prix des logements ont grimpé de plus de 10% par an depuis 2008. Une bulle immobilière qui suscite l’amertume. Délaissés pendant des années, de nombreux habitants de la zone la plus populaire et la plus peuplée de la ville, doivent fuir ces loyers trop élevés, au moment même ou le quartier s’améliore.

Résultat : ils étaient 25 000 à manifester contre le mal-logement aux abords du stade à quelques jours de la cérémonie d’ouverture. Une puissance de mobilisation qui impose la question de l’habitat – après celle des transports l’an dernier – au cœur de l’actualité sociale. Une thématique explosive dans une ville ou 16% des habitants vit dans des favelas. Inspirés des luttes menées par les sans-terres dans les campagnes, les sans-toits mènent également des actions coup de poing redoutées par les pouvoirs publics, notamment à l’encontre des promoteurs immobiliers, en jouant habilement avec la médiatisation liée à la Coupe du Monde. « Nous ne sommes pas contre la Coupe du Monde, elle est un révélateur : elle a permis d’ouvrir un espace de contestation et de montrer les contradictions de cette ville. Mais nous n’oublions pas qu’elle a aussi une face sombre, à l’origine de la spéculation immobilière et des expulsions que nous combattons », résume Natália Szermeta, qui représente le MTST.

Vitorinho, ce jeune Bahianais de 18 ans, en quête d’emploi et de logements dans la plus grande ville d’Amérique Latine ©TV5MONDE-O.Bonnaud
Vitorinho, ce jeune Bahianais de 18 ans, en quête d’emploi et de logements dans la plus grande ville d’Amérique Latine ©TV5MONDE-O.Bonnaud
Du Nordeste à São Paulo

Du haut de ses 18 ans, Vitorinho peste également contre les surfacturations des stades et la corruption, tout en nous guidant dans les dédales de cet immense campement boueux en ce jour de pluie. Il a quitté Bahia à l’âge de 16 ans, attiré par les promesses d’emploi de la plus grande ville d’Amérique latine, à moins que ce ne soit pour quitter sa « première femme qui est tombée dans le crack ». L’aventure tourne mal, sans contacts ni emploi, il dort dans la rue, sous un viaduc du centre-ville, avant de croiser la route des militants des sans-toits. En nous racontant son parcours, il se faufile sans se perdre entre ces huit blocs de baraques numérotées, et parle du mouvement comme d’une famille : « Je connais bien le campement car je fais partie de l’équipe qui fait des rondes la nuit pour assurer la sécurité. Ici, tout est organisé, il n’y a pas de casse ou de déchets. Et en même temps, il y a une vraie solidarité, on nous donne des habits chauds, on fait la cuisine collectivement », s’enthousiasme-t-il, avant de nous présenter sa voisine.


Maria, mère de deux enfants, espère décrocher un logement social grâce au mouvement des sans-toits ©TV5MONDE-O.Bonnaud
Maria, mère de deux enfants, espère décrocher un logement social grâce au mouvement des sans-toits ©TV5MONDE-O.Bonnaud
On entre chez Maria, dans une baraque exiguë qui abrite ses deux enfants, son mari et sa belle mère. La famille a tenté le grand saut du Nordeste vers la capitale économique brésilienne il y a deux ans : « On a vendu la maison de famille dans le Pernambuco, et on s’est installé chez une amie dans la banlieue Est de São Paulo. On comptait s’acheter un terrain et trouver du travail tous les deux, mais on s’est vite rendu compte que c’était trop cher », regrette-t-elle. Son mari est ouvrier, il rénovait la route qui relie le centre à la zone Est, justement refaite à l’occasion de la Coupe du Monde. Elle, n’a pas trouvé de travail : à cinq, ils vivent donc sur un salaire d’environ 400 euros par mois.

Un climat pré-électoral

« Depuis les années 50, São Paulo a toujours attiré une main d’œuvre bon marché venues d’autres régions brésiliennes, pour travailler dans l’industrie ou la construction. Mais ces dernières années, on voit également de plus en plus d’étrangers comme les Boliviens ou les Haïtiens », constate Natália Szermeta, une des représentantes du MTST.

De retour d’une manifestation « pour mettre sous pression les conseillers municipaux », la représentante du MTST estime que l’accord signé avec la mairie doit permettre de loger 7 000 à 8 000 familles, dans le cadre du programme de logements sociaux Minha Casa Minha Vida. « Ce plan n’est pas une révolution, mais c’est une nette amélioration, ce serait une grande victoire pour ces milliers familles logées », estime la porte parole du mouvement. Avant de dénoncer l’opposition d’une partie du conseil municipal qui menace en ce moment de bloquer le projet. « Nous sommes dans un climat pré-électoral avec un scrutin en octobre, certains préfèrent empirer les choses pour ensuite les dénoncer pendant leur campagne, d’autres relaient aussi les intérêts des promoteurs immobilier. Si le projet de loi n’est pas voté dans les prochains jours, notre mobilisation prendra une ampleur inédite », prévient la porte-parole des sans-toits.
L'occupation de la “Coupe du peuple“ à quelques kilomètres d'un stade accueillant la Coupe du monde ©TV5MONDE-O.Bonnaud
L'occupation de la “Coupe du peuple“ à quelques kilomètres d'un stade accueillant la Coupe du monde ©TV5MONDE-O.Bonnaud