Coups de crayons africains dans le monde de la caricature

Victor Ndula, à la 13e édition des  RIDEP de Carquefou, près de Nantes en France.
Victor Ndula, à la 13e édition des RIDEP de Carquefou, près de Nantes en France.

Réservés, sourires en coin, Popa Matumula, le Tanzanien, et Victor Ndula, le Kenyan, ne sont  ni l'un ni l'autre de grands bavards. Pourtant, dans leurs pays, ils sont devenus des personnalités qui comptent. Comment ? Par le dessin de presse !  Invités aux Rencontres internationales du dessin de presse à Carquefou en France (Pays de la Loire), ils ont raconté leur parcours.

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« Un bon dessin est celui qui fait réagir, qui fait parler. » Victor Ndula, 36 ans, sait de quoi il cause. Au Kenya, il publie depuis 4 ans ses caricatures dans The Star, le plus récent des journaux de Nairobi lancé en 2007  (avec pour slogan « frais, indépendant, différent » ) et a réussi, avec son coup de crayon vif et caustique, à s'imposer dans le débat national. Son travail est régulièrement commenté à la radio, il est lui-même invité dans des émissions télévisées et a reçu en 2010 le prix du meilleur caricaturiste du Kenya.

Ses sujets de prédilection ? La corruption, les élections africaines, la misère sociale, le racisme. Son objectif ? Raconter le monde tel qu'il est vécu par les Africains, de manière libre et indépendante.

Chaque matin, il se plonge dans la presse, repère deux ou trois sujets, consulte son rédacteur-en-chef et en quelques heures croque la vie politique : « Je dessine ce que je veux dessiner. Au Kenya, la liberté d'expression est devenue une réalité. C'est révolu le temps où tu ne pouvais pas parler. »

Huit ans de carrière derrière lui, il affirme n'avoir jamais été menacé. « Une seule fois, un homme politique s'est plaint d'une des mes caricatures à la télé, précise-t-il. Mais en général, les hommes de pouvoir voient ça d'un bon oeil. Bonne ou mauvaise, ça leur fait de la publicité. Au moins, on parle d'eux. »


Popa, expliquant ses dessins à des écoliers français dans le cadre des RIDEP.(cliquez pour agrandir l'image)
Popa, expliquant ses dessins à des écoliers français dans le cadre des RIDEP.(cliquez pour agrandir l'image)
PIONNIER EN TANZANIE

En Tanzanie, Popa Matumula, 43 ans, collaborateur à l'hebdomadaire Mzalendo, fait le même constat. « C'est l'une des nations les plus ouvertes d'Afrique. Je n'ai jamais eu de soucis. Si ce que tu dis est vrai, tu ne seras pas embêté, tu n'auras pas les services de renseignement à tes trousses. » Ce que confirme l'ONG Reporter sans frontière  qui qualifie la Tanzanie de « bon élève du sud-est de l'Afrique » et classe le pays à la 41e place des Etats les plus respectueux de la liberté de la presse (soit 3 rangs devant la France),le Kenya lui se trouvant à la 70e place. 

Dans ce pays voisin du Kenya, la presse ne connaît pas la crise. Avec plus de 20 titres, elle est même fleurissante et fait la part belle aux dessins satiriques.  « La vie est dure en Tanzanie. Les gens sont sous pression. Ils travaillent beaucoup et ne prennent pas toujours le temps de lire le journal en entier. Mais il y a une chose qu'ils ne loupent pas, c'est le dessin du jour, explique Popa. En un coup d’œil, ils ont la principale info et son commentaire. C'est très demandé par les lecteurs.»

Ce fils d'institutrice a été l'un des pionniers du dessin de presse en Tanzanie. Sa première publication remonte à 1987. A cette date, Julius Nyerere, pilier du socialisme africain qui a tenu la Tanzanie pendant 24 ans, n'est plus au pouvoir mais le multipartisme n'est pas encore établi. « Les médias étaient sous contrôle, se souvient le dessinateur. Mais j'avais envie de m'exprimer, de dire ce qu'il n'allait pas. Un journal a accepté un de mes dessins comme tel sans le retoucher et le rédacteur-en-chef m'a dit. "S'il y a un problème, je ferai face". »

Depuis, Popa a roulé sa bosse et cherche désormais à s'extirper du contexte africain pour toucher une cible internationale. « Ce qui m'intéresse aujourd'hui, ce sont les sujets globaux de pollution, de changement climatique, de géopolitique mondial. »

Il y un an-et-demi, il a décidé d'ouvrir un blog pour se faire connaître au près d'agences étrangères qui jouent les intermédiaires entre caricaturistes indépendants et presse internationale. Il avoue aussi avoir adapté son style « aux standards internationaux », en utilisant « moins de mots » et en s'attachant plus au « visuel ». Résultat, il est régulièrement publié dans la presse américaine (Newsweek, New York Times) et dans les journaux allemands. Il a également  remporté le concours Afrique et Méditerranée en Italie en 2011.