Couvrir la guerre israélo-libanaise à 23 ans : le récit de Caroline Bourgeret

Caroline Bourgeret vit depuis sept ans au Liban - DR
Caroline Bourgeret vit depuis sept ans au Liban - DR

Correspondante de TV5Monde au Liban, Caroline Bourgeret vient de publier Il pleut aussi sur Beyrouth. Au fil de lettres à un proche, elle raconte comment, en 2006, jeune journaliste française en stage dans la capitale libanaise, elle se retrouve à vivre et couvrir la guerre contre Israël. Un événement qui la marque à vie et propulse sa carrière. Rencontre.

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Pourquoi écrire maintenant sur la guerre israélo-libanaise de 2006 ?

Ce qui est devenu un livre n'était à l'origine que des lettres écrites à destination de ma famille et mes amis. Il n'était pas question de les rendre publiques. Mais la guerre, et surtout l'après-guerre, ont été des moments difficiles à supporter, et qui m'ont hantée pendant longtemps. J'ai très souvent relu ces lettres et, à un moment, j'ai eu l'impression que c'était quelqu'un d'autre qui les avait écrites et qu'elles s'adressaient à moi. Cinq ou six ans après la guerre, j'ai donc commencé à y répondre. Ça me faisait du bien. Mon amie Sophie Raynal a voulu ajouter des dessins et, à partir de là, on s'est dit que ce serait dommage que ça reste dans un placard.

En lisant votre livre, on sent que vous ne vous attendiez pas à ce qu'une guerre éclate.

Pas du tout. Les quelques fois où je suis allée au Liban avant 2006, ce n'était pas en période de guerre. Il n'y avait que des attentats. Si j'avais été un peu plus ancrée dans la réalité du pays, je me serais rendue compte que la guerre était bien une donnée présente. Mais c'était trop abstrait pour moi. En France, on ne sait pas ce qu'est un conflit. Alors on se dit, comme pour une maladie, que ça n'arrive qu'aux autres.

Illustration de Sophie Raynal - DR
Illustration de Sophie Raynal - DR
Étonnamment, vous vous inquiétiez moins de la guerre que de votre travail.

J'ai mis du temps à réaliser les dangers de la guerre, à réaliser que la bombe qui a explosé à 600 mètres aurait très bien pu tomber là où j'étais. Sur le moment j'étais paniquée et en pleurs, probablement en raison de la tension et de la violence, mais j'attribuais toute cette angoisse au fait de devoir assurer professionnellement. Le travail m'obsédait. Je ne m'étais pas préparée à faire des directs, des reportages. Je n'avais jamais fait ça si ce n'était à l'école, mais tout à coup j'avais la pression ; les chaînes comptaient sur moi. J'ai vraiment appris sur le tas. C'est le "drame coup de pouce". Je ne peux pas nier que la guerre a été professionnellement une chance pour moi.

Alors que le Liban est bombardé, l'ambassade de France propose de vous rapatrier. Pourquoi refuser ?

Lorsque la guerre a commencé, je n'étais installée que depuis trois mois à Beyrouth, mais pour avoir voyagé plusieurs fois au Liban, j'avais déjà des liens forts avec le pays. J'avais des amis, des repères. A l'idée de partir, j'ai eu un sentiment étrange de culpabilité et de désertion. Je voulais tenir et ne pas céder à la violence. Certains de mes amis ont perdu leurs proches dans la guerre ; les lieux où j'avais l'habitude d'aller ont été détruits... Du coup je me sentais attaquée personnellement.

Dans votre livre, vous racontez pleurer lors de vos reportages. Avez-vous eu du mal à prendre de la distance avec la guerre ?

Quand j'ai quelqu'un en face de moi qui est plein de désespoir et de douleur, je ne peux pas m'empêcher de ressentir de l'empathie. Ça ne veut pas dire que je vais prendre pour argent comptant tout ce que la personne me dit. Ce sera représentatif de ce qu'elle ressent et vit à ce moment-là. Notre métier consiste à essayer de relater une situation, ce que l'on voit et entend, de comprendre ce que les gens ressentent et ont à dire. Si on ne fait pas preuve d'humanité, on ne va nulle part. Mais cette empathie je ne l'ai pas ressentie qu'au Liban et que pendant la guerre. Et finalement, j'ai plus souffert après le conflit qu'au moment où je le couvrais.

Un homme brandit l'affiche du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, en 2006 - AFP
Un homme brandit l'affiche du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, en 2006 - AFP
Pourquoi ?

Deux ou trois mois après la guerre, j'ai craqué. Je ne dormais plus, j'avais des crises d'angoisse et l'odeur des explosifs dans le nez. Pourtant, je suis quelqu'un d'assez solide et équilibrée ; je ne m'étais jamais vue dans un état pareil. J'ai cru devenir folle... J'ai compris que j'étais en choc post-traumatique. J'ai dû quitter le Liban pendant deux mois. De retour en France, je restais couchée, à pleurer, enfermée dans un mutisme total. Des copains m'ont prise en main, emmenée au Mali. Ce fut une expérience merveilleuse, ça m'a retapée et j'ai pu retourner à Beyrouth.

Pourriez-vous quitter le Liban aujourd'hui ?

Je vais devoir rentrer en France, mais en raison d'obligations personnelles. Je n'ai jamais voulu partir, sinon. Se séparer de Beyrouth quand on a appris à l'aimer, c'est dur.

Le résumé du livre

Il pleut aussi sur Beyrouth, Nova Editions

24.05.2013par Fanny Bonjean
Caroline a 23 ans. Elle connaît déjà le Liban ; elle s'est rendue deux ou trois fois dans les camps de réfugiés palestiniens au sud du pays. Fraîchement diplômée d'une école de journalisme française, elle s'installe à Beyrouth pour y faire un stage. Elle pense alors n'y rester que quelques mois. Mais la guerre la surprend, Caroline se retrouve projetée dans un conflit auquel elle n'était pas préparée et qu'elle doit à présent couvrir pour les médias français. Elle a peur, ne se sent pas à la hauteur, mais elle ne se défile pas. Quand l'ambassade propose de l'évacuer vers la France, elle refuse.