Crimée : et maintenant ?

Vladimir Poutine à Moscou le 18 mars 2014 ©AFP
Vladimir Poutine à Moscou le 18 mars 2014 ©AFP

Le président russe Vladimir Poutine a signé ce mardi 18 mars un traité historique autorisant le rattachement de la Crimée à la Russie. En dépit des sanctions et condamnations internationales, cette annexion est quasiment entérinée. Comment va changer la péninsule ? Que vont devenir la minorité tatare et les Ukrainiens qui y vivent ? Analyse de Nina Bachkatov, professeure de sciences politiques à l’université de Liège en Belgique et également auteur pour le site internet Inside Russia and Eurasia.


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Nina Bachkatov ©rtbf.be
Nina Bachkatov ©rtbf.be
Suite au référendum voté par les Criméens ce dimanche 16 mars et à la signature du traité sur le rattachement de la Crimée à la Russie par Poutine ce mardi 18 mars, quelles sont les prochaines étapes pour que la Crimée devienne effectivement russe ?

Après la signature par Poutine du décret acceptant la demande de rattachement de la Crimée à la Russie, le texte part à la Cour constitutionnelle et doit ensuite être ratifié par les deux chambres. Comme de toute évidence, Poutine veut aller vite, tout pourrait être terminée ce vendredi 21 mars.

Une question n’a pas encore trouvé de réponse claire dans le discours de Vladimir Poutine : le statut exact de la Crimée. Il a laissé plané un certain doute sur son statut à l’intérieur de la Fédération de Russie où des régions, provinces ont des statuts différents. Ce n’est pas encore clair si ce sera une république autonome, une région, un territoire, …

Et à chaque fois, le président russe a séparé dans son discours la Crimée de la ville de Sébastopol qui a toujours eu un statut particulier étant donné son importance stratégique. C’est là que se trouve le siège de la flotte russe en mer noire. Sébastopol a toujours eu un statut particulier –même depuis qu’elle dépend de l’Ukraine- à l’image d’une ville-région comme Moscou et Saint-Pétersbourg.

Dans son discours, Poutine a insisté à nouveau sur les liens qui unissent la Crimée à la Russie comme une justification de cette annexion…


Il a en effet rappelé à plusieurs reprises les liens historiques qui existent avec Catherine II, la donation de Khrouchtchev (en 1954, ndlr)

Les pays actuels issus de l’Union soviétique sont en fait tous des anciennes divisions de l’Union soviétique, des républiques fédératives. Ce qui signifie qu’à l’époque appartenir à l’administration de l’Ukraine, de la Russie ou de l’Arménie, cela n’avait aucun sens puisque tout était soviétique et dirigé depuis Moscou.
On ne sait pas très bien ce qui a pris à Khrouchtchev car il a fait beaucoup de choses irrationnelles. Certains disent, et c’était aussi présent dans le discours de Poutine, que c’était une façon de se faire pardonner sa propre participation à la collectivisation des terres, la répression russe que connut l’Ukraine, et la grande famine qui suivit.

A cette époque, ils étaient tous citoyens soviétiques en Crimée ou dans le reste du pays. Quand l’Ukraine est devenue indépendante, elle a pris la Crimée avec parce qu’elle faisait partie de la République fédérative d’Ukraine. C’était une transcription en territoire national de ce qui était auparavant une délimitation administrative.

Mais je crois que la partie la plus intéressante du discours de Poutine, c’est la question de l’OTAN. A partir du moment où il y avait un nouveau gouvernement à Kiev, favorable à un élargissement de l’Union européenne et éventuellement à un élargissement de l’OTAN. Il était inacceptable pour Poutine que des bateaux de l’OTAN remplacent des bateaux russes à Sébastopol.

Un navire militaire russe dans le port de Sébastopol en Crimée ©AFP
Un navire militaire russe dans le port de Sébastopol en Crimée ©AFP
Cette annexion semble finalement extrêmement simple du côté russe…

Les Russes soulignent que c’est un comble que les Occidentaux considèrent qu’au Kosovo c’était admis d’accepter l’indépendance parce qu’il y avait des massacres et que si on ne massacre pas, on ne peut pas se prononcer sur son propre statut. Ils utilisent cet exemple pour justifier ce rattachement.

Et puis, il y a de toute évidence une majorité de la population qui est favorable à cette annexion (dimanche 16 mars, 96,6% des Criméens ont voté en faveur du rattachement de la péninsule à la Russie lors du référendum, ndlr). Peut-être pour les mauvaises raisons. Je vois à la télévision russe qu’une personne sur deux évoque le côté historique et la langue. Mais une personne sur deux avancent aussi l’argument économique en disant que Kiev ne s’est pas occupé d’eux et qu’avec la Russie, ça ira mieux.
Les gens n’ont pas  nécessairement voté par patriotisme ou nostalgie du passé. Mais il y a aussi le fait que, pour beaucoup de gens, c’est une façon de se tirer d’un pays dont le gouvernement est chaotique et où l’économie ne fonctionne pas bien. Ils ont donc un peu l’illusion qu’avec la Russie, ça ira mieux. C’est un grand défi pour la Fédération russe qui doit maintenant s’en occuper et remplir leurs attentes.

Concrètement, qu’est-ce qui va changer pour la vie en Crimée ?

Pour les institutions peu de choses puisque Poutine a signé cet accord avec le président du Parlement russe, le premier ministre et le président du parlement de Sébastopol.
La question  de la monnaie semble réglé puisque les autorités de Crimée ont déjà annoncé lundi 17 mars que le rouble allait être adoptée avec un délais pour que les gens puissent s’adapter.

Et puis, il y a le problème de l’approvisionnement, de l’électricité et de l’eau. Mais là, les Criméens disaient dépendre à 80% de livraisons qui passent par la frontière nouvelle avec l’Ukraine mais ils payent leurs factures. Donc, il ne pourrait y avoir que les relations politiques pour empêcher les livraisons de continuer et personne n’imagine que l’Ukraine va déclarer un blocus de la péninsule en coupant l’eau, l’électricité, …

Vote du référendum du dimanche 16 mars ©AFP
Vote du référendum du dimanche 16 mars ©AFP
Qu’en est-t-il de la minorité tatare du pays qui représente 12% de la population ? Peuvent-ils se soulever contre cette annexion ?

Poutine a constamment repris le fait que la Crimée était le pays des Russes, des Tatars et des Ukrainiens et qu’ils auraient tous leur place. Mais on a aussi vu que les Russes essayaient d’acheter d’une certaine façon les Tatars en leur promettant une autonomie linguistique qu’ils n’avaient pas avec l’Ukraine et des investissements pour faciliter leur réinstallation. Beaucoup sont rentrés d’exil depuis plus d’une dizaine d’année et vivent dans des conditions matérielles difficiles. Ce sont en grande partie des ruraux qui n’ont pas retrouvé de terres à leur retour d’exil.(mardi 18 mars, un vote au parlement leur assure aussi un droit de représentation, ndlr)

Il y a aussi différents Tatars. Dans les sources occidentales, on donne davantage la parole aux pro-Ukrainiens qui disent avoir peur des Russes, craindre un massacre et de ne pas vouloir repartir en exil. Et ici, en Russie, ils donnent la parole à d’autres Tatars qui disent que les Tatars vivant en Russie ont droit à des écoles et une culture dans leur langue mais pas en Ukraine.

C’est vrai que les Ukrainiens ont été très maladroits avec la Crimée parce que ça les intéressait très peu. C’était un territoire, pour eux aussi, un peu étranger. Déjà le président ukrainien Leonid Koutchma a fait revenir des Tatars pas pour réparer une injustice mais parce que cela diluait le vote des Russes en Crimée. Depuis leur retour, les Tatars ont été l’objet de calculs politiques.

Un drapeau criméen devant le parlement de Simféropol ©AFP
Un drapeau criméen devant le parlement de Simféropol ©AFP
Peuvent-ils recevoir un soutien du gouvernement turc ?

S’ils sont bien traités, il n’y a pas de raison que la Turquie intervienne. Mais je crois que c’est la dernière chose dont le gouvernement turc a besoin : avoir des problèmes sur la mer noire. Ankara entretient de bons rapports avec Moscou, ce sont de très bons partenaires commerciaux, ils ont un peu la même vision de la sécurité régionale.
Sauf si les Tatars sont discriminés de façon extraordinaire, il n’y aura pas de problème  avec la Turquie. Étant donné la communauté tatare en Turquie,  et les difficultés politiques d’Erdogan dans son pays, ce dernier a exprimé son soutien à la communauté tatare. Et les communications ont été sereines avec la Russie.

Qu’en est-il des Ukrainiens et des militaires ukrainiens sur le territoire de Crimée ?

Les Russes ont offert aux militaires ukrainiens et à toutes les forces de polices la possibilité de rejoindre leur équivalent  dans les forces de l’intérieur de la Russie. Une partie d’entre eux va sûrement faire ce choix d’abord pour des questions de salaires et familiales. Et puis il y a sûrement une partie des Ukrainiens qui vont quitter la Crimée pour l’Ukraine.

La Crimée