Crise des éleveurs : la politique agricole européenne est-elle en cause ?

Au Canada, un système de régulation interprofessionnelle permet aux éleveurs de se garantir des prix minimums.
Au Canada, un système de régulation interprofessionnelle permet aux éleveurs de se garantir des prix minimums.
ThinkStock / shaunl

Les manifestations des éleveurs français continuent, alors que l'Etat peine à trouver une issue à cette crise. Si les pressions sur les prix exercées par les grandes enseignes, les abattoirs, est en cause, de nombreux autres facteurs sont présents. Pourquoi les éleveurs des grands pays industriels hors de l'Union européenne s'en sortent-t-ils mieux ?

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Que ce soit pour la viande ou pour le lait, les éleveurs français n'arrivent plus à joindre les deux bouts, au point d'être obligés de vendre leur production en dessous du prix coûtant. Malgré des réunions entre le chef de l'Etat français et les dirigeants des grandes enseignes pour tenter de les convaincre d'acheter les productions d'élevage à un prix plus élevé, malgré un plan d'urgence de 600 millions d'euros d'aide aux éleveurs, la situation semble bloquée.

Les grandes enseignes ne jouent pas entièrement le jeu, et les éleveurs ne sont pas satisfaits des réponses gouvernementales sous forme d'aides. Les spécialistes en politiques économiques agricoles et alimentaires soulignent, quant à eux, l'aspect multifactoriel du problème. L'enjeu ne réside pas simplement dans le prix d'achat "forcé" des quatre grands distributeurs alimentaires français. La survie des éleveurs français se trouverait-t-elle ailleurs que dans les aides directes et l'augmentation des prix à l'achat ?

Plus de coûts, pour le même prix de vente

En l'espace de 15 ans le prix de la viande a augmenté à l'étal, alors que le prix de la carcasse vendue par l'éleveur, n'a lui quasiment pas bougé.

L'Observatoire des prix et des marges des produits alimentaires a étudié précisément les coûts, les marges et les prix à la vente des principales filières d'élevage et démontre que depuis 2000, les éleveurs ne vendent pas plus cher leur production quand les marges de la grande distribution augmentent, pour un prix à la caisse en GMS (Grandes et moyennes surfaces) plus élevé  :
 

Les coûts de production pour les éleveurs se sont envolés sur cette même période de 15 ans. Normes environnementales, traçabilité, prix des carburants : les exigences de qualité cumulées à l'augmentation des charges énergétiques pèsent de plus en plus lourd pour les éleveurs. L'exemple de filière bovine sur les 3 dernières années est très évocateur :
 

Dérégulation et modèle du "tout soja-maïs"


L'augmentation des coûts durant l'année 2013, même s'il est revue à la baisse pour 2014, reste très forte sur une période très courte. Le problème des prix d'achat est donc une partie importante du problème, ce qu'Aurélie Trouvé, Maître de conférences en économie et politique agricoles et alimentaires reconnaît. Mais ce n'est pas le seul point à prendre en compte.

Aurélie Trouvé

L'ingénieure analyse la cause des difficultés, en premier lieu par la dérégulation des prix : "Il y a un problème avec le prix d'achat au producteur, qui est extrêmement variable et ne couvre pas les coûts de production le plus souvent. Mais ce qu'il faut savoir, c'est que dans ce phénomène d'incertitudes, quand il y a des années avec des prix plus hauts comme en 2012-2013 pour le lait, les agriculteurs investissent à bloc, et n'anticipent pas le retournement de conjoncture. Ce sont eux, le plus souvent qui se trouvent très mal quand les cours chutent, puisqu'ils sont les plus endettés. Aujourd'hui, vous remarquerez d'ailleurs que ce sont les gros producteurs de l'Ouest qui manifestent, au premier chef."

Le modèle économique de l'élevage français, dans sa grande majorité, n'est pas seulement dépendant du cours des prix et des investissements des agriculteurs. Il a aussi fait des choix de production qu'il peut payer chèrement.

Aurélie Trouvé insiste sur ces autres aspects, comme celui de l'alimentation bovine qui crée une dépendance des éleveurs très forte aux cours des marchés : "Les cours du soja sont encore en train de monter, parce qu'il y a une augmentation de la consommation de viande dans le monde. Le modèle d'alimentation des bovins est très intensif, et en France, nous importons 80% de notre soja. S'il y a une baisse forte de prairies dans l'élevage, c'est parce qu'il y a un mode d'alimentation [dans les élevages] de plus en plus maïs-soja depuis 30 à 40 ans et qui est soutenu par la Politique agricole commune (PAC, ndlr). Le maïs a été très fortement subventionné et le soja a bénéficié de droits de douanes zéro, issu d'un accord avec les Etats-Unis.  Nous sommes totalement dépendants des Etats-Unis pour le soja, ce qui pose d'ailleurs un problème géostratégique. De nombreuses voix s'élèvent en Europe, dont la Confédération paysanne, des parlementaires, pour demander un soutien aux plantations protéagineuses et une incitation aux retours en prairie. Ce qu'il faut atteindre, c'est l'autonomie alimentaire sur l'exploitation. Revenir à la polyculture-élevage, et faire jouer les coûts sur l'alimentation animale, comme sur les coûts en énergie."


Régulation et dérégulation de la production laitière

Jusqu'au début des années 2000, l'Union européenne (UE) garantissait un prix minimum d'achat du lait aux éleveurs. Quand le prix atteignait un seuil plancher, l'Union européenne rachetait les stocks sous forme de poudre de lait ou de beurre. Les stocks étaient soient utilisés à l'export ou conservés en attendant de meilleurs cours. Les prix étaient stabilisés par un organisme public puisque décrochés des prix internationaux. Les différentes réformes de la PAC ont fait disparaître ces mécanismes. Les derniers prix planchers qui restent dans l'UE sont tellement bas qu'ils ne servent plus à rien.

Canada : les prix agricoles garantis

Si au sein de l'Union européenne les prix sont libres et fluctuent au gré de l'offre et de la demande, basés sur les prix internationaux,  de l'autre côté de l'Atlantique au Canada, des prix minimums garantis existent.

Le cas de la "filière lait" est particulièrement intéressant à observer. Si au sein de l'Union européenne, la dérégulation du secteur est de mise — les dernières régulations de quotas laitiers par pays ayant été annulées en mars 2015 dans l'Union — c'est exactement l'inverse qui est mis en place au Canada.

L'ingénieur agronome, Aurélie Trouvé, souligne la qualité et les très bons résultats du système canadien : "Au Canada, c'est une discussion entre l'Etat et les producteurs d'une province. Un groupe de producteurs fait un plan conjoint interprofessionnel, qui s'il est accepté par deux-tiers des producteurs, oblige tout le monde à appliquer le plan. C'est l'équivalent d'une convention collective pour des producteurs, mais qui s'applique à tous,  même aux acheteurs. Il y a des prix minimums, des quotas, de la qualité, tout un tas de choses sont fixées. En France, avec la dérégulation, c'est un système de contractualisation : chaque entreprise peut négocier avec les producteurs, et comme ils sont mal organisés entre eux, ça ne marche pas."

Les éleveurs canadiens gagnent bien leur vie. L'agriculture canadienne, dans son ensemble, crée de nombreux emplois et est prospère. "Des études ont été faites au Canada, qui démontrent qu'il y a une très bonne répartition de la valeur ajoutée entre producteurs, transformateurs et grande distribution. Du coup, on arrive à des prix au consommateur qui restent très raisonnables", explique Aurélie Trouvé.

Aux Etats-Unis, de fortes régulations

Même les Etats-Unis, pourtant souvent pointés du doigt pour leur volonté de dérégulation ont des système de prix garantis : "Sur le lait, aux Etats-Unis, il y a de fortes régulations aujourd'hui, souligne Aurélie Trouvé. Il y a des bureaux de commercialisation par provinces, avec des conventions, on paye le lait le même prix à chaque producteur dans une province, qu'il soit près ou loin d'une laiterie, que le lait parte en yaourt frais ou non…"

Ces systèmes pourraient s'appliquer en France ou dans l'Union européenne, et permettraient très certainement de sauver les filières d'élevages en forte difficulté. Mais comme le souligne l'ingénieur agronome : "il faudrait que l'Union européenne soit différente de celle d'aujourd'hui, avec une politique agricole commune forte, en revenant — si ce n'est des prix garantis — au moins à des systèmes de gestion de crise des marchés,  en régulant des volumes, en ayant des prix d'intervention plus efficace, des quotas environnementaux, etc. Mais déjà, en France, on pourrait redistribuer fortement les aides vers les exploitations les plus autonomes, qui créent de l'emploi et protègent l'environnement. Aux Etats-Unis, ils ont un programme pour soutenir les produits locaux en filières courtes à destination des administrations ! Avec une volonté politique forte, la France pourrait faire beaucoup de choses, mais il faudrait qu'au niveau européen elle se mouille un peu plus, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui."