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Crise européenne : un axe franco-italien pour la relance ?

Le nouveau président du Conseil italien Enrico Letta, à peine nommé, s'est précipité en Allemagne pour plaider une pause dans l'austérité et une relance à l'échelle européenne. Il s'est ensuite rendu à Paris pour rencontrer François Hollande avant de partir dans la foulée à Bruxelles. Un axe social-démocrate promoteur des Etats-Unis d'Europe et incitant l'Allemagne à basculer de l'austérité vers la relance économique pourrait-il se dessiner ?

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Les sociaux-démocrates italiens et français seraient-ils en train de vouloir faire changer l'orientation des politiques européennes d'austérité ? Si un début de contestation de la politique d'austérité a débuté en France avec les déclarations d'Arnaud Montebourg, Cécile Duflot, Claude Bartolone, Benoit Hamon, c'est en Italie que le changement de cap s'est affirmé au lendemain même de la prise de fonction du nouveau président du Conseil le 29 avril 2013.

Enrico Letta est allé à Berlin ce 30 avril 2013 demander à la chancelière Angela Merkel que "l’Union européenne ait une politique de croissance et pas seulement une politique d’austérité". Cette volonté affichée de la part du Premier ministre de la quatrième économie d'Europe d'assouplir les contraintes budgétaires pour se réserver des marges de manœuvres et permettre une relance de l'économie italienne n'a pas été mise en cause par la chancelière : Angela Merkel a estimé que la rigueur budgétaire n'était pas incompatible avec la croissance. Facile à dire, moins évident à concrétiser.

Des Etats-Unis d'Europe pour une politique de relance ?

Premier discours d'Enrico Letta à la chambre des députés (photo AFP)
Premier discours d'Enrico Letta à la chambre des députés (photo AFP)
En France, si de nombreuses voix à gauche mettent en cause la politique de restriction budgétaire qui ne veut pas être nommée "austérité" par le chef de l'Etat François Hollande, aucune vision européenne précise ne se dégage. A l'inverse, le nouveau président du Conseil italien , Enrico Letta est un Européen convaincu et semble savoir quelle Europe il aimerait voir se dessiner : celle des Etats-Unis d'Europe, c'est-à-dire une Europe fédérale, (si chère déjà au XIXème siècle au poète écrivain Victor Hugo). Letta pense que la relance économique est une nécessité pour son pays qui subit une récession pour la troisième année consécutive, un taux de chômage de 11% mais surtout un taux d'emploi à 56%, l'un des plus bas de l'Union. Mais comme le rappelle le journaliste économique italien Alberto Toscano, "l'Italie a fait des efforts budgétaires énormes avec Mario Monti, ce qui n'est pas du tout le cas de la France. Il est plus facile à Letta de demander une pause dans l'austérité dans ce contexte : l'Italie a aujourd'hui un déficit budgétaire inférieur à celui de la France."

Si les pays européens du Sud, dirigés par la droite, acceptent de continuer à appliquer à la lettre les politiques d'austérité, comme le font l'Espagne, le Portugal ou la Grèce, l'Italie et la France, dirigées par des partis de centre-gauche n'ont normalement pas vocation à suivre cette même voie. Le paradoxe d'un François Hollande qui défend depuis un an une politique économique identique à celles des gouvernements conservateurs devient difficile à comprendre. Moins isolé, avec un partenaire italien demandeur d'une relance, le chef de l'Etat français pourrait-il commencer à plier vers le côté gauche des parlementaires de son parti ?

Toujours est-il que la rencontre entre les deux hommes ce mercredi 1er mai confirme un soutien du nouveau chef du gouvernement italien à une possible politique française de relance. Pour y parvenir, selon Alberto Toscano, "la seule solution est d'arriver à faire le point avec l'Allemagne qui est le partenaire incontournable dans l'Union par son poids économique, et pour cela il faut qu'une alliance des trois autres plus grosses économies se crée entre l'Espagne, l'Italie et la France. C'est une évidence. Ce n'est pas défier l'Allemagne qui est important, mais installer un dialogue de ces trois économies avec elle, puis de négocier un par un."

Quelle relance ?

Enrico Letta et François Hollande, le 1er mai sur le perron de l'Elysée (Photo AFP)
Enrico Letta et François Hollande, le 1er mai sur le perron de l'Elysée (Photo AFP)
Il n'est pas question pour Enrico Letta d'une relance massive par injection de liquidités dans l'économie, ou de nationalisations comme l'a fait Barack Obama aux Etats-Unis, mais plutôt d'une pause dans l'austérité. L'argent qui ne serait pas économisé permettrait ainsi la relance, en partie basée sur une politique de la demande (baisse des impôts et investissements publics), au lieu des habituelles politiques de l'offre (baisse des charges des entreprises et des cotisations sociales, réforme du travail).

Mais en Italie, rien n'est simple, et Alberto Toscano de rapeller que "c'est un gouvernement de coalition, et il y a obligation pour Letta de prendre en compte les deux écoles de pensées, celle de Berlusconi, à droite, basée sur la seule baisse des impôts et charges des entreprises, et celle de la gauche, fondée sur les investissements publics. C'est donc là que se situera la relance de Letta, avec une demande de faire une pause dans l'austérité et d'allonger les délais pour atteindre les 3% de déficit".

La conférence de presse commune avec François Hollande d'hier apporte quelques précisions par la voix de Letta qui a déclaré que "l'union bancaire, (…) elle est là, on l'a décidée, il faut la faire, il ne faut pas perdre du temps sur cela (…) C'est le premier grand point de solution, de succès [...] entre les quatre [avec]l'union économique, fiscale et politique." Les vœux d'instaurer des principes de supervision des banques, de garantie des dépôts ont été renouvelés par François Hollande, mais quant à une relance claire de sa part, il faudra semble-t-il, attendre un peu.

Pourtant, l'idée centrale de stimuler la croissance (absente aujourd'hui) avec des politiques de relance, faire une pause dans la rigueur et reprendre ensuite la consolidation budgétaire plus facilement dans une économie dynamisée, est portée par de nombreux économistes de tous bords. Ce que reprend visiblement à son compte Enrico Letta. L'aile gauche du Parti socialiste français a d'ailleurs commencé à ouvrir le débat sur cette voie. Ne manque peut-être que l'alliance entre les trois poids lourds de l'économie européenne du Sud dont parle Alberto Toscano ? Mais pour le journaliste, "si la France ne fait pas les efforts de réformes structurelles qu'a fait l'Italie, il y a peu de chance que cela fonctionne".

Ce que le chef de l'Etat français semble confirmer, tout en restant sibyllin, avec cette déclaration : "Quant à la trajectoire budgétaire", elle doit être adaptée à ce qu'est la réalité de la croissance, et pour mieux montrer que nous ne cédons en rien par rapport à nos obligations, nous maîtrisons la dépense publique, et donc c'est là-dessus que nous nous engagerons et c'est la discussion qui est en cours avec la Commission européenne, les résultats seront connus à l'occasion du sommet du mois de juin".

L'axe franco-italien pour une relance économique n'a pas l'air de figurer encore à l'agenda élyséen. A moins que Letta ne convainque d'autres partenaires de le suivre, ce qui pourrait obliger François Hollande, pressé par la gauche du PS et l'opinion publique, à changer de cap ?