Crises minières : bons et mauvais filons politiques

Les sauveteurs évacuent les brancards transportant les cadavres de mineurs le 14 mai 2014 à Soma (@AFP)
Les sauveteurs évacuent les brancards transportant les cadavres de mineurs le 14 mai 2014 à Soma (@AFP)

A Soma, les secouristes viennent d'évacuer les corps des dernières victimes de l'explosion du 13 mai, le plus meurtrier de l'histoire de la Turquie. Bilan : 301 morts. Un an après les émeutes de la place Taksim, et trois mois avant l'élection présidentielle, la catastrophe ravive la colère contre le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Partout dans le monde, la gestion des crises minières peut faire tomber un gouvernement ou relancer la confiance. Retour sur trois affaires : en Turquie, au Chili et en Afrique du Sud.

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Turquie 2014 : Erdogan sous pression


Un Premier ministre chahuté au point qu'il doit se réfugier dans un supermarché, des étudiants qui occupent la faculté des mines d'Istanbul ou marchent sur le ministère à Ankara, des dizaines de milliers de manifestants qui dénoncent l'incurie gouvernementale à Soma, les irréductibles du parc Gezi de retour place Taksim pour protester... Pour une grande partie de la population turque, le Premier ministre islamo-conservateur n'a pas su gérer la catastrophe minière de Soma : il doit démissionner.

De fait, Erdogan n'a pas donné dans l'émotion et l'empathie face à la crise. Déjà soupçonné d'avoir privilégié les intérêts de l'exploitant de la mine aux dépens de la sécurité des gueules noires, il a commencé par minimiser l'accident pour, ensuite, se justifier avec des arguments douteux : "Les accidents sont dans la nature même des mines", a-t-il plaidé, avant d'énumérer toutes les explosions dans le monde depuis le XIXe siècle. A un journaliste qatarien qui l'interpelait, il a répondu qu'il ne pouvait pas comprendre, puisque le Qatar ne possède pas de mine. Insultes et agressions de manifestants par le Premier ministre lui-même, par son entourage ou par les forces de l'ordre ont fait le buzz. On a même prétendu, parmi les partisans d'Erdogan, que cet accident n'était peut-être pas un hasard dans le contexte actuel....

A trois mois de l'élection présidentielle, ces débordements et insinuations sont très mal par la population, qui monter la pression d'un cran sur Erdogan dans un climat déjà très tendu. L'actuel président Abdullah Gül, lui, a voulu montrer combien une vie humaine compte à ses yeux. Plus doux, plus empathique, il est relativement épargné par la grogne populaire. Mais au-delà des condoléances, les Turcs attendent du gouvernement qu'il assume pleinement ses responsabilités en inscrivant la question des accidents du travail à l'ordre du jour du Parlement. Reste à savoir si cela sera fait avant l'élection présidentielle, prévue les 10 et 24 août prochains.



Chili 2010 : un filon politique pour Pinera

Tout le monde se souvient des "trente-trois héros" piégés 69 jours à 700 m au fond de la mine de Copiapó. L'extraordinaire spectacle de leur sortie, un à un au fil des heures le 13 octobre 2010, est suivie par plus de 700 journalistes sur place, tandis que plus d'un milliard de téléspectateurs dans le monde ont les yeux rivés sur leurs écrans. Le président Piñera, lui aussi, est là, incarnant un nationalisme patriotique de bon aloi, alors qu'il commence à baisser dans les sondages six mois après son élection. Le plus grand sauvetage minier du monde coûtera 14 millions d’euros. Le ministre des mines Laurence Golbone est omniprésent à toutes les étapes du processus et le Sebastián Piñera ne laisse aucun moment clé lui échapper : le jour de la localisation des mineurs, il fait attendre les familles plusieurs heures pour pouvoir transmettre en personne leur message de vie devant les caméras.

Avec la catastrophe de Copiapó, le président fraîchement élu veut prouver la réactivité et les capacités de gestion de son gouvernement. De fait, l'impact médiatique des événements de Copiapó dépasse celui du tremblement de terre du 27 février, dont la gestion, par le gouvernement précédent a été violemment critiquée. "Il n'est pas interdit de penser que l'événement du sauvetage soit utilisé à des fins de propagande politique", écrivait à l'époque l'avocat et professeur de sciences politiques à l'Université du Chili, Francisco Javier Diaz. Mais trois ans plus tard, "les sanctions exemplaires contre les responsables de la catastrophe", promises par l'ancien président se sont soldées, par un non-lieu pour les deux propriétaires de la mine, Alejandro Bohn et Marcelo Kemeny, qui ont laissé les galeries se dégrader jusqu'à l'effondremnet. "Il n'y a pas d'éléments pour soutenir une quelconque accusation", déclare le ministère chilien de la Justice.


Le président chilien Sebastian Pinera et les mineurs de Copiapó (@AFP)
Le président chilien Sebastian Pinera et les mineurs de Copiapó (@AFP)

Afrique du Sud 2012 : violences à Marikana

Depuis le 23 janvier 2014, plus de 80 000 gueules noires employés par les trois plus grands producteurs de platine du monde sont en grève pour obtenir une hausse de salaires et de meilleures conditions de travail. Dix-huit mois après le massacre des grévistes de la mine de Marikana, les ouvriers vivent encore dans une pauvreté extrême et l'appréhension des Sud-Africains face à la violence de la répression est intacte. Ainsi la persistante des mineurs exploités, qui s'estiment abandonnés par les syndicats et le gouvernement, a-t-elle jeté une ombre sur la victoire de l'ANC, le 7 mai dernier.

Le fait est que l'enjeu est considérable. Les ressources minières de l'Afrique du Sud sont estimées par le gouvernement à l'équivalent de 2 500 milliards d'euros - elles seraient ainsi les premières du monde. Détentrice de 80 % des réserves de platine de la planète, la deuxième puissance économique d'Afrique (après le Nigéria), est le quatrième producteur mondial de diamants, et le cinquième d'or. Son sous-sol recèle aussi du charbon, du fer, du nickel, de l'argent, du cuivre.

Rejetée par les représentants de l'ANC, la nationalisation des mines reste donc l'un des principaux arguments électoraux de l'opposition de gauche en Afrique du Sud pour une meilleure répartition des richesses. Or début mai, le président Jacob Zuma taxait encore les grévistes "d'irresponsables". Ainsi beaucoup de mineurs se tournent-ils à présent vers le nouveau parti des Combattants pour la liberté économique (Economic Freedom Fighters, EFF) de Julius Malema, ancien dirigeant des Jeunesses de l’ANC.


34 grévistes tués lors d'affrontements avec les forces de l'ordre dans la mine de platine de Marikana le 16 août 2012 (@AFP)
34 grévistes tués lors d'affrontements avec les forces de l'ordre dans la mine de platine de Marikana le 16 août 2012 (@AFP)

Sécurité minière dans le monde

Les Etats-Unis et la Chine sont les plus grands exploitants de ressources minières au monde. Entre 2000 et 2010, les Etats-Unis déploraient la mort de 6 ouvriers pour 100 millions de tonnes de produits miniers extraits. En Chine, très critiquée pour ses conditions de travail, ce ratio est de 200 et, en Turquie, il passe aujourd'hui à plus de 700 ouvriers morts.