Croissance : la fin du modèle chinois ?

13 août 2015 : voitures calcinés à la suite de l'explosion d'un entrepôt dans le port de Tianjin, en Chine.
13 août 2015 : voitures calcinés à la suite de l'explosion d'un entrepôt dans le port de Tianjin, en Chine.
©AP/Ng Han Guan

Accidents industriels, pollution, mouvements sociaux... La Chine vit une transition difficile qui vient de toucher les marchés boursiers, ébranlés par la dévaluation du Yuan. Analyse.

dans

Une boule de feu géante et des murs de flammes qui s’élèvent au-dessus d’une ville de près de 15 millions d'habitants, propulsant des nuages de poussière et de débris à des dizaines de mètres dans les airs : ce mercredi 13 août, l’incendie d’un entrepôt à Tianjin, à 140 km au sud-est de Pékin, et les gigantesques explosions qui s’en sont suivies ont fait 112 morts et plus de 700 blessés.

Cette catastrophe rappelle les problèmes de sécurité industrielle, récurrents en Chine où le respect des normes de sécurité dans l’industrie et la construction reste problématique. Pour rogner sur les coûts, les propriétaires ne respectent pas les réglementations en vigueur, préférant payer des inspecteurs et les officiels locaux pour éviter des contrôles trop minutieux.

Quelques accidents industriels récents

  • 10 morts dans l’explosion d’une mine de charbon ce mardi 11 août dans la province du Guizhou ;
  • 15 morts lors de l'explosion d'un site illégal de stockage de feux d'artifice dans le Hebei en juillet dernier ;
  • 71 tués dans l'explosion d'une usine automobile près de Shanghaï en août 2014.

Pollution, délocalisation, échec de l’intégration des migrants, conflits sociaux liés à la délocalisation des entreprises chinoises vers des pays à très faibles coûts de production… Les failles d’un développement propulsé au mépris des considérations humaines et écologiques semblent aussi fissurer les marchés financiers : ils viennent d'accuser trois jours consécutifs d'une dévaluation qui a plombé les bourses mondiales. La croissance chinoise s’essouffle déjà depuis plus d’un an et certains secteurs, comme l’automobile, marquent le pas. La bulle immobilière se dégonfle et, le 10 août dernier, les mauvais résultats du commerce extérieur ont achevé de semer le doute.

Ce n’est pas la première fois que sont pointées les limites du modèle chinois, mais la crise qui dure depuis quelque mois est-elle révélatrice de la fin d’une époque ? Le point de vue du spécialiste de la Chine Jean-Louis Rocca - dernier ouvrage paru, "La Chine en mouvement" (avec Emilie Frenkiel), Paris, PUF, 2013.

La croissance chinoise atteint-elle ses limites ?

La Chine est lancée, depuis quelques années, dans un modèle économique qui privilégie la consommation, la fabrication de produits de qualité, son rôle sur les marchés financiers... Tous les signaux montraient qu’elle voulait s’affirmer comme une puissance économique moderne. Là, nous assistons à une tendance au retour en arrière, à une époque où la force de la société et de l’économie chinoise est de produire à moindre coût et d’avoir une monnaie relativement faible avec des investissements étrangers.

Bien sûr, il est trop tôt pour dire que c’est le début de la fin, mais l’inquiétude suscitée par la transition entre le modèle ancien et le modèle rêvé de la grande puissance industrielle et écologique est réelle. Les problèmes de la Chine sont les mêmes que ceux de toute économie émergente, comme le Brésil ou l’Afrique du Sud. Mais la Chine a du mal à entrer dans cette logique.

28 juillet 2015  : la bourse de Shanghai accuse sa plus forte baisse en huit ans.
28 juillet 2015  : la bourse de Shanghai accuse sa plus forte baisse en huit ans.
©AP Photo/Mark Schiefelbein

Alors la vraie question serait : comment surmonter ces problèmes ?

Oui ! La Chine va-t-elle réussir à dépolluer, à surveiller les risques industriels, à produire des produits de même qualité ? Jusqu’à présent, elle a montré une vraie capacité à s’adapter pour sortir de ses problèmes.
On a déjà annoncé la fin de la Chine dans les années 1980. Et puis dans les années 1990, on disait : «  Jamais le PC n’arrivera à se débarrasser des sociétés étatiques qui fonctionnent mal. » Aujourd’hui, ces sociétés, réformées, rachètent les entreprises occidentales partout dans le monde et commencent à concurrencer sérieusement nos grandes marques. On pensait que les ouvriers licenciés des grands groupes feraient la révolution. On a vu que la croissance de l’emploi et la mise en place de politiques sociales ont absorbé les perte d’emploi.

Mais le passage de la société industrielle version 1 à la version 2 n’est pas évident et la classe moyenne, surtout dans les villes moyennes, s’inquiète à la fois de ses conditions de vie (transport, intégration des migrants…) et de la baisse de croissance de ses revenus. Il est trop tôt pour annoncer la fin, mais le fait est que la transition est compliquée.

Que manque-t-il à la Chine pour passer le cap ?

Un Etat plus présent. Aujourd’hui, l’Etat central édicte des lois, met en place des systèmes, mais il subsiste une dichotomie avec les autorités locales, qui ne peuvent plus se contenter d’adapter les directives centrales au contexte local. On n’arrive pas à obliger les entreprises à dépolluer, à respecter les règles de sécurité, la situation des migrants est parfois améliorée, mais pas systématiquement… Le modèle se heurte à ses limites.

Et sur le plan mondial, pouvons-nous nous passer de la locomotive chinoise ?

Il est vrai que l’on a beaucoup accepté de la Chine, parce qu’on avait besoin d’elle. La question qui se pose aujourd’hui est : qui va tirer la croissance vers le haut ? D’autant plus que la situation des autres économies émergentes n’est pas aussi extraordinaire que ce que l’on voulait penser. L’inquiétude est réelle, même s'il y en a toujours pour se frotter les mains en voyant que l’hétérodoxie de la Chine a fini par être « punie ».