Culture : quand le logiciel libre s'empare des œuvres artistiques

©musiquelibre-cc.fr

Un film d'animation produit à l'aide de logiciels libres et offert à la planète entière, des musiciens qui livrent leurs morceaux gratuitement sur Internet... Qui sont ces nouveaux artistes qui promeuvent de nouveaux modèles de partage de biens culturels, à l'opposé du droit d'auteur ?

dans
ZeMarmot, ce film d'animation en cours de réalisation dont TV5Monde s'est fait l'écho il y a peu dans son 64' quotidien, est un projet étonnant par de nombreux aspects puisqu'il est entièrement créé avec des logiciels libres de dessin, d'animation et de traitement audio. La bande son est elle-même produite par un studio de musiciens enregistrant avec du logiciel libre, et même équipé partiellement d'équipements informatiques libre (OpenHardware, l'équivalent du logiciel libre dans le cadre des matériels informatiques, NDLR). ZeMarmot sera diffusé en licence "Creative Commons", et donc en accès gratuit pour visionage ou téléchargement.

Dans la page culture du 64' de TV5MONDE, le 6 juin 2015, gros plan sur le projet "Zemarmot" :

Une approche mondiale de la création

Si, aujourd'hui, les films d'animation sont créés par informatique, les logiciels professionnels du domaine sont nombreux et rodés. Que peuvent donc bien apporter des logiciels libres dans le cadre de la création et la production d'œuvres artistiques ? Leur gratuité est un facteur important pour des petites structures, comme une association. Mais leur maturité, désormais établie puisqu'ils sont techniquement capables de concurrencer les outils payants, vient renforcer leur intérêt.

Les logiciels libres utilisés par le studio producteur de ZeMarmot : Gimp, Blender, Ardour, GNU/Linux
Les logiciels libres utilisés par le studio producteur de ZeMarmot : Gimp, Blender, Ardour, GNU/Linux

Le choix de l'équipe de LILA (association Libre comme l'Art)  de n'utiliser que des logiciels libres pour créer, produire, sonoriser le film d'animation 2D "ZeMarmot" est donc un engagement naturel de départ. Jehanen est scénariste et développeur informatique pour le logiciel de dessin et de retouche photo Gimp, et le logiciel de création/animation 3D Blender. Il résume cette approche parfaitement logique pour lui : "Je suis utilisateur de logiciels libres depuis de nombreuses années, mais aussi développeur,  c'était donc pour moi très naturel. je ne me suis même pas posé la question d'utiliser autre chose que des logiciels libres".

La réalisatrice de ZeMarmot, Aryeom, plébiscite, pour sa part, l'aspect mondial du logiciel libre : "Les logiciels libres sont utilisés et améliorés de partout sur la planète, donc pour moi c'est intéressant, parce que pour la promotion de films, par exemple, il est bien plus facile de faire une promotion mondiale avec des logiciels partagés dans le monde entier. Si je rencontre d'autres personnes qui font des films d'animation avec ces logiciels, il est aussi plus facile de se mettre en avant, d'échanger avec eux. Le logiciel libre est une bonne chose pour le monde, à mon sens."

Le premier film d'animation en 2D entièrement créé avec des logiciels libres et financé de façon participative est français : ZeMarmot
Le premier film d'animation en 2D entièrement créé avec des logiciels libres et financé de façon participative est français : ZeMarmot

Quels modèles économiques ?

Philosophiquement parlant, le logiciel libre se confronte au modèle marchand des brevets et du droit d'auteur, et amène une nouvelle façon d'envisager la création, le partage, la contribution, l'échange de biens culturels dématérialisés. Un logiciel libre n'est pas développé pour rapporter de l'argent puisqu'il ne peut être vendu. Sa recette de fabrication ne peut pas être tenue secrète, puisque tout utilisateur peut ouvrir son code et le modifier.

Cette approche appelé copyleft ("gauche d'auteur"), en opposition au copyright (droit d'auteur) s'est pourtant massivement répandue ces dernières années dans le domaine de l'informatique : le célèbre navigateur web Mozilla Firefox est un logiciel libre, GNU/Linux, le système d'exploitation installé sur 80% des serveurs Internet, en est un lui aussi. La question du modèle économique se pose pourtant : comment gagner sa vie en créant des outils informatiques, ou des œuvres artistiques, gratuits et partageables à l'infini ?

Du côté des éditeurs de logiciels libres, la réponse est plus simple à apporter puisque des entreprises sont prêtes à payer pour permettre des améliorations et des adaptations des logiciels les plus intéressants pour elles. Ou employer ses développeurs. Les fondations comme Wikipedia, l'encyclopédie collaborative mondiale, s'appuient sur des donations à l'échelle de la planète entière, mais pour une petite structure comme l'association LILA et le studio de production de ZeMarmot ? "En premier lieu, nous avons collecté de l'argent par le financement participatif ("Crowdfunding" sur Indiegogo.com, NDLR), et même si ce n'est pas beaucoup d'argent, c'est suffisant pour avancer. Ensuite, si je ne diffusais pas le film d'animation en Creative Commons, je ne suis pas certaine que cela rapporterait beaucoup, de toute façon. J'adore ce que je fais, et l'important c'est de parvenir à faire exister l'œuvreDe plus, je gagne ma vie à côté, en tant qu'artiste", explique la réalisatrice Aryeom.

Vidéo de promotion du projet de film d'animation "ZeMarmot", entièrement créé avec des logiciels libres

Nouveaux biens culturels pour nouvelles protections des auteurs

L'objectif des artistes comme ceux du projet ZeMarmot n'est pas le profit par la vente de produits culturels et la récupération de droits d'auteur. Il en va ainsi de nombreux musiciens qui préfèrent partager leurs morceaux de musique gratuitement en Creative Commons plutôt que de chercher à signer avec un label, enregistrer leurs œuvres à la société des auteurs, vendre des disques et toucher les droits d'auteur de diffusion. Cette façon d'envisager la culture, comme un "bien commun partagé", est nouvelle, peut paraître étrange, mais elle ne retire pas pour autant aux artistes la paternité de leurs créations ou leur propriété intellectuelle. De plus, la souplesse des licences Creative Commons permet aux auteurs de négocier l'utilisation commerciale de leurs œuvres (lire notre article, "Internet : les biens culturels “libres de droits“ sont-ils l'avenir ?"). Le scénariste de ZeMarmot, Johan, souligne cet aspect des choses : "Si ZeMarmot devait être utilisé pour une publicité, par exemple, nous pourrions tout à fait négocier avec l'entreprise qui voudrait l'utiliser, même financièrement, puisque la licence que nous utilisons est restreinte dans le cas de l'utilisation publicitaire. De toutes les façons, l'œuvre nous reste attribuée, elle est à "nous" même si elle peut-être partagée librement."

Offrir une œuvre en partage, tout en conservant des droits : la licence Creative Commons

Les nouveaux biens culturels amènent de nouvelles protections intellectuelles, de nouvelles formes de travail et de diffusion, sans qu'il soit encore possible de savoir ce qu'il en sortira : "On essaye de trouver un nouveau modèle, on expérimente, parce qu'on ne sait pas exactement ce qu'il est possible de faire ou non avec cette approche. Nous savons qu'il faut financer d'abord, donc le crowdfunding, et si ce n'est pas suffisant pour l'ensemble du film, il est possible de recommencer pour continuer et aller plus loin, par étapes. Si ça intéresse les gens, ils peuvent financer en amont et voir le projet apparaître. Ce film d'animation ne verrait pas le jour avec les studios classiques, de toute façon", conclut Jehan.

La "création artistique 2.0", issue du logiciel libre, et accompagnée par lui — en financement participatif — avance et commence à se faire connaître, loin des firmes géantes aux budgets pharaoniques. Si elle trouve sa voie — comme ont su le faire les logiciels libres — c'est une nouvelle forme parallèle de création et de diffusion culturelles qui semble émerger. A l'échelle de la planète.