Dagong : une agence qui dénote

L’agence de notation chinoise est plus sévère avec les pays occidentaux que ses célèbres consoeurs américaines Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch, qu’elle accuse de partialité. Le Securities and Exchange Commission a même refusé à Dagong une demande d’accréditation en octobre 2010. Peut-être parce que la Chine détient 6,1 % de la dette publique américaine, soit l'équivalent de 1500 milliards de dollars.

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De son point de vue, les Etats-Unis sont un mauvais élève, dont la dette ne mérite guère mieux qu’un A. « Dagong Global Credit Rating » détonne dans le paysage des agences de notation. Elle n’a attribué la meilleure note, AAA, qu’à neuf pays (Australie, Danemark, Hong Kong, Luxembourg, Norvège, Nouvelle-Zélande, Singapour, Suède et Suisse). Même l’Allemagne n’a pas eu ce privilège (AA+). La France encore moins (AA-).

"NOUS NE POUVONS QUE DONNER RAISON À DAGONG"

Fondée en 1994, Dagong (« Da » (?), la grandeur, et « gong » (?), ce qui est public ) s’est lancée sur le marché de l’évaluation de la dette des États à l’été 2010. D’emblée ses conclusions ont bousculé l’ordre établi. Abonnés au triple A, les Etats-Unis ont dû se contenter d’un AA, avant de tomber, dès novembre 2010, à A+ (qualité de crédit « élevée ») avec une perspective « négative ». Les analystes de l’agence chinoise prédisaient alors : « les Etats-Unis pourraient être confrontés à des risques imprévisibles pour leur solvabilité sous un an ou deux ». Washington n’a pas chuté seul. Vingt-sept pays ont encaissé des notes inférieures à la moyenne concoctée par les trois incontournables (Standard & Poor's, Fitch, Moody's). À l’inverse, les grandes nations émergentes comme l'Inde, le Brésil et, bien sûr, la Chine (dotée d'un AA+) ont été révisées à la hausse.

Passé inaperçu, ce rapport n’a pas été jugé digne d’intérêt en occident. Les travaux de Dagong ne seraient-ils qu’une provocation à prendre à la légère ? Tous les économistes ne le pensent pas. Patrick Artus, directeur de la Recherche et des Etudes de Natixis, a comparé les notes attribuées aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, à la France, à l’Italie et à l’Espagne. Sa conclusion est sans ambiguïté : « En regardant la situation des finances publiques et la croissance potentielle des pays concernés […] nous ne pouvons que donner raison à Dagong ».

"ÇA GLACE LE SANG"

Philippe Dessertine, professeur de finances à l’université Paris-X-Nanterre, prend également l’agence chinoise au sérieux : « Dagong a publié sur internet une note très bien faite qui explique pourquoi elle dégrade la note américaine. C’est remarquable, ils énoncent tous les points qui posent problème aux Etats-Unis, et je vous assure que ça glace le sang » (sur le plateau de C dans l’air , le 8 août 2011).

L'économiste suisse Myret Zaki, rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan, donnait raison à Dagong fin juillet pour avoir dégradé la note américaine, et affirmait qu’ « en aucun cas le marché de la dette américaine ne [méritait] le triple A que lui [accordait] les agences de notation américaines ».

Ces agences sont dans le viseur de Dagong, qui les accuse de partialité. Son président, Guan Jianzhong, estime que le jeu est faussé : « Normalement, c'est celui qui prête qui évalue le risque, mais les Etats-Unis sont les plus endettés de la planète et ont les meilleures notes. Ils ont aussi les agences qui notent tous les Etats." (Le Monde , 3 août 2011).

10.08.2011
Écoutez le président de Dagong, Guan Jianzhong :

Pour prendre le contrepied de ses célèbres consoeurs, Dagong adopte une méthodologie inédite. L’agence chinoise prend en compte quatre données : la capacité d’un Etat à contrôler son économie, sa solidité financière, sa réserve de change et la richesse sociale nouvellement créée. Des critères qui favorisent la Chine : un parti unique autoritaire, une croissance de près de 10% et des réserves en augmentation de 1,7 milliard de dollars par jour la font briller, avec un AA+ stable. Le président de l’agence se défend d’être aux ordres : "Dagong est totalement indépendante de l'Etat au niveau de son actionnariat. Il faut cesser de nous suspecter."

"DISCRIMINATION CONTRE LA CHINE"

Un appel qui laisse insensible le régulateur boursier américain. Le Securities and Exchange Commission a refusé à Dagong une demande d’accréditation en octobre 2010, « faute d’informations suffisantes ». Une décision qualifiée par l'agence de « discrimination contre la Chine ».

Si elle dérange les pays occidentaux, Dagong représente un atout pour les pays émergents. Auprès d’eux, l’agence chinoise pourrait faire de l’ombre à ses concurrents et "devenir l'agence de rating des pays émergents", estime ainsi Norbert Gaillard, auteur du livre "Les Agences de notation" (La Découverte). Le potentiel est énorme, notamment en Corée du Sud, aux Philippines et au Vietnam. Actuellement, le bureau chargé de la notation souveraine reste limité. Dagong emploie 500 personnes et une vingtaine d’analystes seulement. C'est beaucoup moins que ses concurrentes, mais assez pour se faire remarquer.

Les agences de notation

Ces agences privées apprécient le risque de solvabilité - le risque de non remboursement des dettes - d'un Etat, d'une entreprise, d'une collectivité locale ou d'un produit financier.

Plus il y a de risques, plus la note donnée baisse. Les notes vont de AAA - la meilleure possible - à D ou défaut de paiement, avec des échelons intermédiaires. Les notes peuvent être accompagnées d’un « + » ou « - » ou encore d’un « 1 » ou « 2 ».

Les plus anciennes - et les plus importantes - agences sont Fitch Ratings, Moody's Investors, Standard and Poor's. Elles contrôlent à elles seules plus de 90 % du marché mondial de la notation : 80 % pour le duo Standard-Moody’s et 14 % pour Fitch.

Les agences de notation ne sont pas payées par les investisseurs qui utilisent la notation dans leur stratégie d’investissement, mais par les émetteurs des produits soumis à notation.