Dario Fo, Nobel de littérature, quitte la scène... et rejoint sa muse

Ce trublion majeur aura profondément marqué la vie culturelle en Italie. L'écrivain et acteur a succombé à une insuffisance respiratoire. Ici, avec sa femme,  le 9 octobre 1997, actrice majeure et qui était sa grande muse.<br />
 
Ce trublion majeur aura profondément marqué la vie culturelle en Italie. L'écrivain et acteur a succombé à une insuffisance respiratoire. Ici, avec sa femme,  le 9 octobre 1997, actrice majeure et qui était sa grande muse.
 
(AP Photo/Andrew Medichini, file)

Le dramaturge italien, Prix Nobel de littérature 1997, est décédé à 90 ans. Anarchiste généreux, grand pourfendeur des hypocrisies sociales, son oeuvre satirique, iconoclaste est particulièrement acide. Ce bon vivant, toujours tout sourire, formait un couple mythique avec l'actrice Franca Rame, femme-muse, décédée en 2013.

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La mort ? Il confiait à un journaliste : "Je ne crains pas la mort mais je ne suis pas en train de la courtiser non plus. Si tu as bien vécu, c'est juste la conclusion de la vie...

Cette vie, Dario Fo l'aura voulu joyeuse et militante.

Il était né le 24 mars 1926 en Lombardie dans un milieu antifascite. Sa voie, il pense d'abord la trouver dans des études d'architecture. Mais la plume le chatouille. Il écrit des monologues et de courtes pièces. Toutes ont un point commun : un combat pour les plus humbles et contre les puissants. Ses textes dénoncent la violence et l'absurdité du pouvoir. Il combat ce qui musèle l'homme moderne et anesthésie sa liberté : les préjugés, les normes, l'hypocrisie sociale...

L'humour est le sucre qui lui permet de faire passer la pilule. Car, si la forme est joyeuse, saltimbanque, enlevée, les pièces de Dari Fo sont une charge particulièrement virulente contre le théâtre bourgeois et plébiscité par les ligues fascistes.

Les mots de l'auteur dénoncent la répression politique et la corruption. Acteur hors pair, il monte sur scène et emballe les foules, mettant les rieurs de son côté. Son talent d'improvisateur et son courage politique font merveille. Il bâtit ainsi sa notoriété avec la complicité d'un public qui lui restera toujours fidèle.
Dario Fo, à Milan
Dario Fo, à Milan
(AP Photo/Massimo Rana, file)

Franca Rame, femme-muse

Il rencontre l'actrice Franca Rame. Elle dira, en 2007 : " Personne ne s'intéressait à ce que je pensais. Sauf Dario Fo. Mais il était horriblement timide. Un jour, je l'ai collé au mur et je l'ai embrassé. Et nous voilà, presque soixante ans plus tard… ".

Ils se marient en 1954. 
Dario Fo cherche alors la voie d'un art retrouvant ses origines populaires, face au théâtre bourgeois et au formalisme issu du fascisme.
Ensemble, ils créent en 1958 la compagnie "Dario Fo et Franca Rame". Leur théâtre devient de plus en plus engagé et satirique, s'attaquant aux problèmes qui minent l'Italie : la corruption, la répression politique
Avec sa femme Franca Rame, le 9 mai 2009
Avec sa femme Franca Rame, le 9 mai 2009
(AP Photo/Antonio Calanni)
 : " La science de l'improvisation de Franca m'a énormément aidé pour inventer mon théâtre ", disait Fo.

Mais on fera payer à sa femme ce farouche engagement. En 1973, Franca Rame est enlevée, torturée et violée par cinq militants d'extrême-droite.
Pendant des années, elle ne dira rien de ce traumatisme à personne, y compris à Dario Fo. " Cela m'était absolument impossible d'en parler. J'avais l'impression d'avoir perdu ma dignité "

Elle se vengera quelques années plus tard. 
En 1981, elle écrit et joue "Viol". La pièce provoque un électrochoc. "Certaines femmes s'évanouissaient lors des représentations, revivant ce qui leur était arrivé", se souviendra-t-elle.
La mort de son épouse en 2013 à l’âge de 83 ans affecte terriblement Dario Fo. Elle, qui fut de toutes ses aventures théâtrales. "Il existe si peu de femmes douées d’une telle personnalité et d’un tel courage." soupirait-il.

Silvio Berlusconi ou "L' anormal bicéphale"


Dario Fo, marqué politiquement à l'extrême-gauche, continue de dézinguer
à tout-va dans ces oeuvres. Ces démêlés avec la justice et les innombrables procès que lui font les militants d'extrême-droite, loin de l'abattre, semblent doper son inspiration. Tant pis s'il lui faut attendre 1977 pour que ses pièces passent à la télévision ! Bien plus tard, Dario Fo soutiendra le comique Beppe Grillo et le Mouvement 5 étoiles.

En 1969, il connaît un premier triomphe avec "Misterio Buffo" qui sera traduit dans toutes les langues et joué partout. Anticlérical, il féraille contre la morale imposée par le Vatican en Italie dans "Le pape et la sorcière". D'un scandale l'autre.

En 2003, sa farce "L’Anormal bicéphale" contre Silvio Berlusconi, alors chef du gouvernement, se joue à guichets fermés. "J’ai toujours été… en italien on dit “un topo”… un rat, oui, un rat de bibliothèque, engloutissant toutes les lectures ­possibles, de la littérature à la tradition populaire, des clowns aux bouffons de la commedia dell’arte. " disait-il.
Lui se perçoit d'abord comme "jongleur" avant que d'être auteur. Il explique : "Le jongleur, c'était celui qui avait la possibilité d'attirer l'attention des gens de la rue. Ça, c'était vraiment le commencement du théâtre de tous les temps. Le jongleur, c'est le commencement de la fabulation dans l'histoire du monde. "
 

Le Nobel à un "bouffon"


En 1997, il devient le sixième Nobel de littérature italien, rejoignant un autre géant du théâtre, Luigi Pirandello. Le jury de Stockholm le distingue pour avoir "dans la tradition des bateleurs médiévaux, fustigé le pouvoir et restauré la dignité des humiliés". Cette attribution fait grincer quelques dents. Ainsi, le Prix Nobel polonais

Dario Fo, le 10 décembre 1997, à Stockholm, au moment de la remise du prix Nobel
Dario Fo, le 10 décembre 1997, à Stockholm, au moment de la remise du prix Nobel
(AP Photo/Ola Torkelsson, file)

Czeslaw Milosz déclare sa stupéfaction : "C'est quelqu'un de complètement inconnu" lance-t-il. 
Son compatriote, l'Italien Mario Luzi ne digère pas davantage le lauréat. Lui qui était pressenti pour ce prix depuis plusieurs années lâche, amer : "C'est une démonstration de pure méchanceté contre les écrivains qu'on avait proposés, et notamment contre moi".

Dario Fo reste impassible.  L'Osservatore Romano, organe officiel du Saint-Siège, s'étrangle d'indignation. Le journal écrit : "Après tant de génies, un bouffon !" Cette fois, Dario Fo réplique : "Rappelle-toi, Église, combien de bouffons tu as fait pendre ! " Puis : "Dieu existe ! C'est un bouffon !"

Le président du Conseil italien, Matteo Renzi, lui-même la cible des satires militantes de Dario Fo, a rendu hommage à l'artiste en disant que l'Italie avait perdu "un des grands protagonistes de sa vie théâtrale, culturelle et sociale".

Là où il se trouve, l'artiste a dû accueillir cet hommage avec un grand éclat de rire.