“De l’irrationnel s’est glissé entre la France et l’Allemagne“

Le 25 mars 2010, lors d'un sommet de la zone euro, Allemands et Français avaient semblé trouver un accord pour venir en aide à la Grèce : les pays de l'Union européenne aideraient la Grèce avant sa faillite mais le FMI viendrait mettre de l'ordre financier dans tout cela. Une façon pour la chancelière de ne pas brusquer un électorat très hostile à de nouveaux prêts bilatéraux, avant l'échéance électorale de Rhénanie Westphalie le 9 mai 2010.

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Entretien avec Michaela Wiegel, correspondante politique de la Frankfurter Allgemeine Zeitung à Paris

L’état des relations entre la France et l’Allemagne n’est pas si tendu que ça. Je dédramatiserais. C’est finalement assez sain que ce débat ait lieu maintenant. Cela permet de clarifier les choses, notamment pour la politique économique et monétaire commune. Cela permettra d’aborder une crise plus grave et plus large au sein de l’Union européenne.
Mais ces tensions résultent aussi de deux pouvoirs défaillants en place, aussi bien en Allemagne qu’en France. Le président français Nicolas Sarkozy s’est trouvé affaibli par l’échec de sa majorité lors des élections régionales, et la chancelière allemande Angela Merkel doit affronter un scrutin à risque dans le Lander de Rhénanie du Nord/Westphalie avec des sondages très défavorables à sa coalition. Elle risque de perdre la majorité dans la deuxième chambre (Bundesrat) ce qui lui rendra sa gouvernance difficile.

Ensuite la France est plus légère dans son interprétation des textes communautaires, l’Allemagne plus stricte. Mais en réalité, le traité européen interdit clairement aux pays membres une coresponsabilité dans la liquidation de la dette d’un des leurs.

Jose Manuel Barroso et Herman Van Rompuy le 25 mars 2010 à Bruxelles, photo AFP
Jose Manuel Barroso et Herman Van Rompuy le 25 mars 2010 à Bruxelles, photo AFP
L’Allemagne n’a aucun intérêt à l’éclatement de la zone euro. Ce qui semble crisper en France et plus largement en Europe, c’est la nouvelle attitude de l‘Allemagne. Jusqu’à présent, Berlin, faisait passer les intérêts européens avant les siens, seule capitale en Europe à agir ainsi. Or, maintenant, le gouvernement allemand met en avant ses intérêts nationaux.  

Il me semble aussi qu’il y un aspect irrationnel dans le refus français de laisser le FMI régler le problème grec. Cela tient au fait que le Fonds monétaire international est présidé par Dominique Strauss Kahn, et au rôle que celui-ci pourrait être amené à jouer sur la scène politique française. Nicolas Sarkozy voit sans doute d’un mauvais œil DSK se profiler comme le sauveur de la Grèce.

L’honneur de l’Europe serait de se mettre d’accord rapidement sur une solution de compromis. On peut penser que le FMI sera l’acteur principal de cette solution, et que des prêts européens complémentaires viendront épauler cette action.

Ce qui est mal compris en France, ce qui est vécu comme une forme d’égoïsme et de refus de coopérer des Allemands, repose en fait sur des règles juridiques claires, qui interdisent une intervention communautaire pour le règlement des dettes des pays membres. La Cour constitutionnelle de Karlsruhe, selon sa jurisprudence et son interprétation rigoureuse des textes communautaires, invaliderait certainement de telles pratiques, en cas de recours. Et si ces mesures ont été inscrites dans les textes dès l’origine à l’initiative de l’Allemagne, c’était bien sûr en prévision d’une telle crise et pour se prémunir.

Le fait que le Portugal entre dans une zone de fortes turbulences économique et monétaire à la suite de la Grèce, donne un nouvel argument à Angela Merkel. Le précédent grec deviendrait fâcheux parce qu’il serait suivi d’autres, ce que l’Allemagne refusera plus fermement encore. La chancelière manque peut-être de pédagogie pour exprimer son point de vue, mais sur le long terme, elle a sûrement raison. Elle est beaucoup plus prévoyante que les Français, en apparence si généreux. La solidarité passe par la raison, la volonté de résoudre les problèmes structurels, de fond, pour permettre à la Grèce de se redresser durablement, et pas seulement d’éponger à la va vite ses dettes. Et cela, seul le FMI est habilité à le faire.

Propos recueillis par Sylvie Braibant, 25 mars 2010