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Défense européenne : un projet récurrent miné par les contradictions

Un détachement de l'Eurocorps devant le Parlement européen.
Un détachement de l'Eurocorps devant le Parlement européen.

Ranimée cette semaine par le président Macron, l'idée d'une Europe de la défense est aussi ancienne que le projet européen. Elle se heurte à la complexité d'un édifice qui comprend 27 pays toujours souverains, de sensibilités différentes et aux alliances parfois contradictoires.

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Incantation théâtrale ou nouvel horizon ? L'objectif du président Macron énoncé cette semaine en Sorbonne d'une Europe dotée « au début de la prochaine décennie » (donc à peu près d'ici deux à cinq ans) d'une force d'intervention et d'un budget de défense communs et même d'une « doctrine commune pour agir » peut sembler bien aventureuse dans une U.E. en très petite forme.

Le sujet n’en est pas moins un classique. Resurgi au fil des soubresauts de la « construction européenne », souvent même dans ses moments de doute ou de balbutiements, il précède même sa naissance.
 

L'échec de la C.E.D.

La question du réarmement de l'Europe de l'Ouest se pose dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les Américains l'exigent dans le contexte de la guerre froide commençante et de celle, encore chaude, de Corée, sans naturellement renoncer à leur domination effective.

Vers 1952 - cinq ans avant le Traité de Rome fondateur de la future Union et deux années après l'instauration réussie de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l'acier) - s'organise la Communauté européenne de défense (CED). Elle consiste en la création d'une armée internationale, dotée d'institutions supra-nationales et placée de fait sous un commandement américain au sein de l'OTAN. Outre cette sujétion qui la positionne implicitement contre l'URSS, elle signifie le réarmement de l'Allemagne et son retour dans d'éventuels conflits.

Affiche contre la CED, au début des années 50
Affiche contre la CED, au début des années 50

Cela fait beaucoup. Souhaitée par les fondateurs de la CECA Robert Schumann et Jean Monnet, la CED est vigoureusement combattue en France à la fois par les communistes, les gaullistes et une partie de la gauche socialisante.

Le sujet divise passionnément l'opinion et la classe politique françaises. Le journal Le Monde, alors fort influent et neutraliste, s'engage contre le projet. En Belgique, le Parti socialiste de Paul-Henri Spaak s'y oppose également.

Le 30 août 1954, l'Assemblée nationale française retoque la CED par 319 voix contre 264. Sévère échec de l’ « Europe du concret », a fortiori de l’Europe fédérale dont les plus convaincus commencent à caresser l’idée.
 

Un retour discret

La leçon est retenue. L'Europe – plus communément appelée « marché commun » puis Communauté économique (CEE) - se construira dans les décennies suivantes par ses institutions politiques ou son économie mais évite soigneusement le sujet qui fâche et divise : sa défense.

Le Sommet européen de Maastricht en février 1992<br />
<sub>(AP Photo/Albert Overbeek)</sub>
Le Sommet européen de Maastricht en février 1992
(AP Photo/Albert Overbeek)

Le Traité de Maastricht de 1992 y revient prudemment par une formulation tautologique embarrassée: « La politique étrangère et de sécurité commune (PESC) inclut l'ensemble des questions relatives à la sécurité de l'Union européenne, y compris la définition à terme d'une politique de défense commune, qui pourrait conduire, le moment venu, à une défense commune. »

En théorie, l'un des trois « piliers » de l'Union naissante (avec la « communauté » et la coopération judiciaire), la PESC - gratifiée en théorie d'une PESD (Politique étrangère et de défense commune) - est dépourvue de bras armé. Y veille en particulier la Grande-Bretagne, farouchement atlantiste et gardienne de la prééminence de l'OTAN.

Elle infléchit pourtant un peu plus tard sa position. Au Sommet de Saint-Malo de 1998, Jacques Chirac et Tony Blair proposent une « initiative européenne de défense » qui suscite réserves et scepticisme. Un tournant, pourtant, car de réelles initiatives s'ensuivent, renforcées par le Traité de Nice (2000).
 

Formation de soldats maliens par des instructeurs européens à Koulikouro en 2013<br />
<sub>(AP Photo/Baba Ahmed)</sub>
Formation de soldats maliens par des instructeurs européens à Koulikouro en 2013
(AP Photo/Baba Ahmed)

Profusion

Sur le plan de la coopération, plusieurs structures aux acronymes poétiques voient le jour, à une cadence inédite : un Comité politique et de sécurité (COPS), un Comité militaire (CMUE), un État-major (EMUE). Elles débouchent sur des envois de soldats en Bosnie (2003), en Macédoine (2003), au Congo (2004-2006), en Somalie (2008), plus récemment au Mali (2013) ou en Centrafrique (2016)…

De multiples opérations sont ainsi engagées à partir des années 2000 marquant pour la première fois le déploiement significatif d'écussons européens sur des théâtres étrangers. Elles n'en restent pas moins d'ampleur modeste, relevant plus d'interventions de police ou humanitaires, voire de formation, que d'un engagement armé. Près de 10 000 soldats sont au maximum déplacés dans le même temps, chiffre à rapporter à l'ensemble des effectifs européens : environ deux millions de personnes sous les drapeaux.
 

Confusion

L'écusson européen
L'écusson européen

Les militaires « européens » ne forment pas une armée permanente. Chacun relève de son pays d'origine. Seuls certains coûts sont partagés comme ceux des quartiers généraux sur zone d'opérations. Ils se superposent souvent à d'autres forces ou structures internationales. Leur mission en Bosnie était ainsi imbriquée dans celle de l'OTAN, avec toute l’ambiguïté que cela implique.

Le préfixe « euro » étant prisé, une certaine confusion existe en outre avec d'autres organisations militaires multilatérales comme l'Eurocorps d'inspiration franco-allemande (auquel participent ou sont associés une dizaine de pays européens, ainsi que la Turquie). Pouvant en théorie mobiliser jusqu'à 60 000 hommes, cet Eurocorps exécute des missions pour l'UE mais aussi pour l'ONU, l'OSCE ou l'OTAN.

On est bien loin, au total, d'une armée européenne en tant que telle, mobilisable à tout moment et obéissant, sous contrôle démocratique, à une autorité légitime centrale clairement identifiée.
 

Divergences et déchirements

S'il est d'usage de le déplorer, c'est oublier un peu vite une autre caractéristique de l'Europe des 27. Si elle n'a pas d'armée, c'est aussi qu'elle n'a pas, jusqu'à preuve du contraire, de politique étrangère commune, ni même à cet égard de vision et valeurs vraiment partagées.

Soldats bulgares en partance pour lIrak en août 2003<br />
<sub>(AP Photo)</sub>
Soldats bulgares en partance pour lIrak en août 2003
(AP Photo)

Lors de l’événement fondamental de l'invasion de l'Irak par les États-Unis en 2003, l’Union s’est profondément fracturée. La position de refus de la France défendue par Jacques Chirac, rejointe par la Belgique et l’Allemagne, s’est trouvée attaquée non seulement par un Royaume-Uni aussi belliciste que George Bush, mais aussi par la plupart des pays d’Europe de l‘Est.

Ceux-ci ont vivement réaffirmé leur attachement au camp américain, implicitement supérieur à toute considération européenne. Ils l’ont ultérieurement concrétisé par des engagements militaires nullement concertés avec Bruxelles.

Des crises ultérieures – Géorgie, Crimée, Ukraine… – ont souligné des différences d’approche considérables entre des États membres qui, à peine d’accord pour des sanctions économiques, l’auraient été moins pour une action militaire. La malheureuse épopée franco-anglaise en Libye a été peu prisée en Europe. La coalition contre l’État islamique en Syrie et Irak n’a mobilisé qu’un tiers des pays de l’U.E. Dans son opération Serval au Mali, la France n’a pas trouvé beaucoup plus d’aide de ses partenaires que quelques avions de transports allemands.
 

L'improbable consensus

La liste n’est pas exhaustive. Elle souligne que si des outils d’opérations peuvent en effet être toujours améliorés, l’élaboration d’une « doctrine commune » souhaitée par Emmanuel Macron est une autre affaire, et à 27 encore bien plus qu'à six...

L'Union européenne : 27 membres souverains, un consensus difficile
L'Union européenne : 27 membres souverains, un consensus difficile

Dans tous les cas évoqués, l’existence d’une véritable armée européenne aurait apporté plus de questions que de solutions, tant son emploi aurait divisé.

Décidé à la majorité des États de l’Union contre une minorité, il aurait pour effet de la fracturer gravement. Sous la règle de l’unanimité, qui prévaut généralement dans l’UE, peu d’interventions – sinon humanitaires - auraient reçu son aval.

Les logiques et préoccupations des Pays baltes ou de la Pologne sont éloignées de celles de la Grèce ou du Portugal. Accepter une directive réglementaire contraignante de Bruxelles est une chose. S’engager dans une guerre que l’on ne désire pas et y envoyer les siens en est une autre.
 

Remobilisation

En dépit de l’enthousiasme à contre-courant du président français, l’Europe est aujourd’hui d’avantage saisie par le doute que par la soif de nouvelles aventures.

L’une de ses principales puissances – économique et militaire, le Royaume-Uni - la quitte. Des États-membres, à l’Est, s’y mettent en marge. D’autres, au Sud, sont ruinés par son inflexibilité austéritaire. La légitimité de ses structures dirigeantes – bruxelloises ou étatiques – est contestée. Tout renforcement de l’ « intégration » est généralement désavoué par les populations lorsqu’elles peuvent s’exprimer.

Emmanuel Macron à la Sorbonne, le 27 septembre. De grands desseins pour une Union européenne déprimée.<br />
<sub>(Ludovic Marin/Pool Photo via AP)</sub>
Emmanuel Macron à la Sorbonne, le 27 septembre. De grands desseins pour une Union européenne déprimée.
(Ludovic Marin/Pool Photo via AP)

L’instant, en somme, paraît étrangement choisi pour lancer le chantier si conflictuel et difficilement soluble d’une Europe de la défense assortie – condition, en effet, de sa réalité – d’une subite doctrine commune.

A moins, bien sûr, d’imaginer que les perspectives détonantes avancées par le président français en Sorbonne - outre leur usage politique intérieur et international - sont d’abord, dans la lignée du discours d’Athènes sur fond de Capitole, une conjuration de la dépression européenne ambiante.

Si l’on en juge par l’accueil rayonnant que lui ont réservé la classe politique et les commentateurs bruxellois, il n’a pas, sur ce point, manqué sa cible.