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Des nuages dans le ciel bleu de Justin Trudeau en 2017

Le premier ministre canadien Justin Trudeau, le 5 décembre 2017 lors de pourparlers avec le président chinois Xi Jinping. Trudeau cherche à sceller un accord commercial entre le Canada et la Chine pour être moins dépendant de l'accord de libre-échange ALENA avec les Etats-Unis de Donald Trump. (Fred Dufour/Pool Photo via AP)

Des relations délicates avec Donald Trump et des négociations ardues pour le renouvellement de l’ALENA, la légalisation de la marijuana à venir, la non-taxation de Netflix, des vacances embarassantes chez l’Aga Khan : l’année 2017 a été en demi-teintes pour le premier ministre canadien. 
 

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En entrevue avec la chef d’antenne de Radio-Canada Céline Galipeau, Justin Trudeau a parlé des relations délicates avec le nouveau locataire de la Maison-Blanche. « Il a démontré une capacité de surprendre et de déstabiliser beaucoup d'institutions dans le monde qui donne un peu plus de place pour le Canada pour prendre un rôle de leadership que ce soit en opération de maintien de la paix ou en diplomatie à l’international » a déclaré le premier ministre qui qualifie toutefois « d’assez bonne » sa relation avec Donald Trump avec qui il dit s’entretenir régulièrement d’enjeux que leur deux pays ont en commun. 

Relations avec les États-Unis : l’art de marcher sur des œufs

Mais très clairement, avec Donald Trump et son administration tout à fait imprévisible, le Canada marche sur des œufs : l’art complexe de la diplomatie qui consiste à ne pas fâcher le voisin du sud tout en faisant respecter ses droits et en défendant les intérêts économiques des Canadiens.

Les menaces de déchirer l’accord ne vont pas nous amener à faire plus de concessions Justin Trudeau, à propos des négociation ALENA

Les négociations en cours pour renouveler l’accord de libre-échange nord-américain, l’ALENA, en sont le parfait exemple. Les Américains, sous la férule de Donald Trump, qui ne cesse de répéter qu’il s’agit du pire accord jamais signé par les États-Unis et qui menace régulièrement d’en sortir, sont arrivés à la table des pourparlers avec des demandes tout à fait inacceptables tant pour les Canadiens que pour les Mexicains. A un point tel que beaucoup s’interrogent s’il ne s’agit pas d’une stratégie pour torpiller ces négociations.

« Les menaces de déchirer l’accord ne vont pas nous amener à faire plus de concessions » a réagi Justin Trudeau. La prochaine ronde de discussions s’ouvre en janvier à Montréal et même si le premier ministre se dit optimiste, les Canadiens en coulisses se préparent déjà au pire, soit la fin, ni plus ni moins, de l’ALENA. Ce n'est pas pour rien d’ailleurs que Justin Trudeau est récemment allé en Chine dans l’espoir d’ouvrir des négociations pour une entente de libre-échange avec les Chinois et que son gouvernement mise aussi fortement sur l’application du CETA, l’accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne. Plus que jamais, les Canadiens veulent diversifier leurs échanges commerciaux de façon à réduire leur dépendance avec leur voisin du sud, qui lui, ne s’est pas gêné pour imposer cette année des droits compensateurs très pénalisants au bois d’œuvre canadien et aux avions de la compagnie Bombardier.

Les Canadiens ont aussi diversifié leurs relations aux États-Unis en ouvrant des discussions importantes avec des membres du Congrès, des élus et des entrepreneurs américains : « Une des choses — que le président — nous a amenés à faire, c’est de développer nos liens, qui existent déjà depuis longtemps, avec les gouverneurs, les entreprises, les chambres de commerce et les gens au Congrès », a précisé Justin Trudeau au cours de cette entrevue. La dynamique, depuis un an, nous a forcés à passer beaucoup plus de temps à tisser des liens plus serrés ailleurs qu’à la Maison Blanche ». 

Par ailleurs, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump a effectivement permis au Canada et à son premier ministre de se replacer sur l’échiquier diplomatique mondial comme un partenaire de prédilection en Amérique du nord pour les Européens et les puissances asiatiques. Le Canada vient aussi d’offrir son aide aux États-Unis dans le dossier nord-coréen en se positionnant comme médiateur dans cette crise aux risques majeurs de dérapage incontrôlé étant donné les personnalités des deux principaux protagonistes.

Cap sur la légalisation de la marijuana en juillet

Malgré les demandes répétées des intervenants dans le dossier de repousser l’échéance de la légalisation pour mieux s’y préparer, Justin Trudeau maintient le cap : la marijuana sera légale dès le premier juillet 2018. Chaque province canadienne a dû préparer au cours de l’année son cadre réglementaire dans la perspective de cette légalisation : la production, le contrôle des prix, la distribution, la marijuana au volant, la gestion des bénéfices, etc. Mais régulièrement, des médecins, des intervenants sociaux, des spécialistes, des ministres se tournaient vers Ottawa pour demander un report de cette légalisation. Le gouvernement canadien s’est montré inflexible. L’objectif de cette légalisation est de mieux contrôler la consommation des jeunes et de couper l’herbe sous le pied – sans mauvais jeu de mot – aux criminels qui en contrôlent la production et le trafic.  

« Il y a encore des jeunes qui trouvent ça plus facile d’acheter de la marijuana que de la bière et on ne veut pas ça. Il y a encore des criminels qui profitent énormément de la vente de la marijuana et on ne veut pas ça, a déclaré Justin Trudeau. Les adolescents au Canada ont un plus haut taux d’utilisation de la marijuana que dans 29 autres pays développés. C’est sûr que ça presse de créer un encadrement légal pour mieux protéger les jeunes ». 

La légalisation de la marijuana sera LE gros dossier de Justin Trudeau et de son gouvernement en 2018. 

Pas de taxe Netflix

Le dossier dans lequel le premier ministre canadien maintient aussi le cap, c’est celui de la « taxe Netflix ».

On n’a pas les outils actuellement pour imposer une taxe à Netflix et, de toute façon, j’ai promis que je n’allais pas augmenter les impôts pour la classe moyenneJustin Trudeau, sur la taxe Netflix

En septembre dernier, la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly a présenté en grandes pompes la nouvelle politique culturelle du Canada, incluant le secteur numérique, et elle n’était pas peu fière de détailler l’entente conclue avec Netflix dans laquelle la plateforme numérique s’engage à investir 500 millions de dollars dans des productions au contenu canadien au cours des cinq prochaines années. Mais le gouvernement canadien refuse d’imposer une taxe au géant du web, comme le font de nombreux pays dans le monde. Cette décision a soulevé un tollé au Canada car elle est tout fait inéquitable sur le plan fiscal pour les entreprises canadiennes qui offrent des produits et des services numériques et qui, elles, doivent payer ces taxes. Malgré les protestations des principaux acteurs de ce secteur, Justin Trudeau maintient le cap, son gouvernement n’imposera pas de taxes à Netflix : « On ne va pas augmenter les impôts et les taxes pour les contribuables. On n’a pas les outils actuellement pour imposer une taxe à Netflix et, de toute façon, j’ai promis que je n’allais pas augmenter les impôts pour la classe moyenne. On a dit qu’on n’allait pas taxer ces services Internet, et on ne va pas le faire ».

La ministre Joly vient par ailleurs de déclarer que cette entente avec Netflix était « transitoire », le temps que le Canada revoit sa législation pour s’adapter à la réalité numérique. Cela n’empêche pas de plus en plus de voix de s’inquiéter du fait que les géants de la Silicon Valley, les Netflix, Facebook et Spotify de ce monde, ont bien plus l’oreille du gouvernement canadien que les acteurs de l’industrie culturelle canadienne. Ce dossier taxes-Netflix risque d’empoisonner encore longtemps les troupes libérales de Justin Trudeau. 

En conflit d’intérêts

En parlant de dossier empoisonnant… L’année 2017 s’est terminée comme elle a commencé pour Justin Trudeau : dans la controverse de ses vacances familiales sur l’île privée de l’Aga Khan. Le milliardaire étant un ami de longue date de la famille Trudeau, le premier ministre canadien ne voyait pas de problème, il y a un an, a accepté son invitation à venir passer une semaine sur son île. Ce n’est pas ce qu’a conclu la Commissaire du bureau de l’éthique du Parlement canadien Mary Dawson dans un rapport qu’elle a rendu public le 20 décembre, au terme de près d’un an d’enquête : comme la fondation de l’Aga Khan est sur la liste des lobbyistes auprès du premier ministre et qu’elle a déjà reçu quelque 330 millions de subventions du gouvernement canadien, et comme Justin Trudeau n’a pas entretenu de liens étroits avec l’Aga Khan au cours des dernières décennies, elle estime que le premier ministre s’est placé en conflit d’intérêts en acceptant cette invitation.

Il aurait dû faire valider ce projet de voyages auprès du Commissaire à l’éthique avant de partir. Ce que promet de faire maintenant Justin Trudeau, en présentant de nouveau ses excuses aux Canadiens pour toute cette histoire qui lui a collé à la peau durant toute l’année et qui a fait les choux gras des partis d’opposition. « Manque de jugements », « Justin Trudeau se croit au-dessus des lois », les critiques n’ont pas manqué et ce dossier des vacances sur l’île privée de l’Aga Khan risque bien de devenir un boulet que le premier ministre va traîner avec lui au cours des prochaines années. Une sacrée boulette…  

Encore seul dans l’arène

Malgré tout, Justin Trudeau est encore bien en piste dans l’arène politique canadienne. Les deux principaux partis d’opposition ont maintenant des nouveaux chefs qui viennent d’entrer en piste. Le conservateur Andrew Scheer a marqué quelques bons points au cours de cette année – c’est lui notamment qui a mis la Commissaire à l’éthique sur l’affaire des vacances chez l’Aga Khan – mais il est encore peu connu du grand public et le parti est en pleine reconstruction. Les Néo-Démocrates, eux, viennent de choisir un Sikh comme nouveau chef : Jagmeet Singh. Un choix audacieux pour une personnalité très charismatique et ouverte mais qui peine à séduire les Québécois, pour qui, les questions de laïcité et de signes religieux ostentatoires dans l’espace public sont des sujets sensibles. Qui plus est, Jagmeet Singh n’a pas encore été élu comme député à la Chambre des communes donc il ne participe pas aux joutes oratoires parlementaires. Le nouveau chef néo-démocrate doit lui aussi se faire connaître du grand public. Ce qui donne au premier ministre et à son gouvernement encore toute la place dans l’arène politique. 

Le premier ministre canadien continue également de jouir d’une aura sur la scène internationale qui brille d’autant plus que celle du président américain pâlit au fur et à mesure que ses doigts s’accrochent sur le clavier de son téléphone intelligent pour gazouiller toutes sortes d’inepties et prendre des décisions toutes plus surréalistes les unes que les autres. 

Mais passé le mi-mandat, des nuages s’amoncellent dans le ciel bleu de Justin Trudeau, des nuages qu’il devra surveiller d’un œil attentif pour qu’ils ne se transforment pas en tempête potentiellement dévastatrice… 

> Lire l’intégrale de l’entrevue avec Céline Galipeau sur Radio Canada