Dette grecque : les trous de mémoire de l'Allemagne

Soldats allemands devant l'Acropole en 1941
Soldats allemands devant l'Acropole en 1941
(Bundesarchiv)

En exprimant au nom de la vertu une totale intransigeance envers la dette grecque, l'Allemagne occulte sa propre histoire. Elle a elle-même, dans le siècle passé, bénéficié en la matière d'une grande mansuétude internationale. Et la Grèce n'a pas été dédommagée de l'occupation nazie.

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Gedächtnis* ...

C'est une évocation tellement impolie que Berlin feint de ne pas l'avoir entendue, ou l'écarte avec agacement : les dettes impayées de l'Allemagne. « Cela ne sert à rien de poursuivre sur cette voie », s'offusque avec hauteur son ministre de l'économie Sigmar Gabriel. « Les accords passés doivent être respectés et cela Tsipras doit l'apprendre », exige, martial, son compatriote Manfred Weber, président du groupe du Parti Populaire européen (conservateur). Réparations de guerre ? « La question ne se pose pas », tranche-t-il, à deux doigts d'ajouter « quelle guerre ? ». Ce n'est pas l'avis de tout le monde et les mémoires grecques sont plus affûtées.

Le débat qu'elles raniment évoque en réalité des dettes ou impayés fort différents, qui ont en commun de rappeler des fantômes encombrants. Les unes, plus anciennes, correspondent à des défections financières de l'État allemand, d’autres, plus fraîches, à des exactions nazies. Les premières ne concernent pas directement la Grèce mais elles n’en relativisent pas moins la légendaire vertu monétaire germanique, si célébrée dans les controverses actuelles : totem de l’orthodoxie financière et gardienne de l'intransigeance, l’Allemagne a elle-même - à de multiples reprises - fait défaut à ses créanciers ou ses obligations au cours du siècle écoulé.

Mansuétude internationale

Retour un petit siècle en arrière, sur les décombres de la Grande guerre : le Traité de Versailles de 1919, en lui attribuant la responsabilité initiale de la tuerie qui a ruiné l'Europe, condamne Berlin au versement de 130 milliards de Marks-or (1420 milliards d'euros au cours actuel de l'or).

La Grand-Place de Lens en 1917. L'Allemagne est condamnée par le traité de Versailles de 1919 à verser en réparations 130 milliards de marks-or, qu'elle ne payera jamais.
La Grand-Place de Lens en 1917. L'Allemagne est condamnée par le traité de Versailles de 1919 à verser en réparations 130 milliards de marks-or, qu'elle ne payera jamais.

Elle n'en versera en réalité que le sixième (22 milliards de Marks-or), par le biais d’un emprunt international contracté au lendemain du conflit. Tenant compte des dégâts de la crise de 1929, les alliés renoncent en 1932 à la majeure partie de leurs indemnités de guerre. Hitler, peu après, suspend tout paiement ou remboursement. L'emprunt des années 20 n'en est pas pour autant effacé.

Après une seconde guerre mondiale non moins dévastatrice, le chancelier Adenauer souhaite exprimer la responsabilité - et la solvabilité sur les marchés - de la République fédérale qu'il dirige sans hypothéquer sa prospérité naissante. La conférence de Londres, en 1953, lui donne satisfaction sous pressions américaines et l’Allemagne, pour la seconde fois, bénéficie de la mansuétude internationale qu’elle refuse aujourd’hui à d’autres. Entre autres dispositions, ses emprunts contractés dans les années 20 sont ajournés, et leur taux d'intérêt fortement réduits. Des obligations à long terme sont réémises. La « clause-or », surtout, est abolie au profit du dollar, ce qui équivaut à une dépréciation de la dette de plus de 40 %. Quant aux intérêts courant entre 1945 et 1952, leur paiement est remis ... à une réunification de l'Allemagne, alors considérée comme utopique, la RFA refusant d'honorer seule l'ardoise du Reich.

Ainsi réduit à peu de choses – surtout au regard des fabuleux excédents commerciaux qu’engrange le pays tôt reconstruit – le reliquat est formellement soldé dans les années 80 puis, pour d'ultimes restes d'intérêts, en 2010, vingt ans après l’improbable réunification. Si la dette allemande est finalement officiellement « réglée », c’est avec un retard de 60 à 90 ans et d’immenses largesses consenties par les créanciers, pour une faible part de son montant initial.

Prédation

Soldats allemands hissant le drapeau nazi sur l'Acropole, en 1941
Soldats allemands hissant le drapeau nazi sur l'Acropole, en 1941
(Bundesarchiv)

Rouvrant des plaies plus vives encore et récentes, le rappel des réparations de guerre spécifiques due à Athènes pour la seconde guerre mondiale n'est pas moins, en dépit de ses dénégations, embarrassant pour Berlin.

Succédant à une armée fasciste italienne incapable d'en venir à bout, l'Allemagne nazie envahit la Grèce – qui s'est rangée aux côtés des alliés - en avril 1941. Le pays est divisé en trois zones d'occupations, allemande, italienne et bulgare. Malgré la mise en place d'un faible gouvernement fantoche, la résistance est vive et, les combats de partisans se conjuguant à la famine, le prix en vies humaines est proportionnellement l’un des plus élevés des nations belligérantes : plus de 500 000 morts au total, résultat pour partie d’une famine meurtrière provoquée par l’occupant.

Pour obliger Athènes à participer à l' « effort de guerre » du Reich, l'Allemagne « emprunte » en outre de force en 1941 à la banque centrale grecque 476 millions de Reichsmarks, la quasi-totalité des réserves d'or du pays. Jamais remboursée, cette somme représente, selon divers calculs, près de huit milliards d'euros d'aujourd’hui. Avec un taux d'intérêt minimum de 3 % sur 74 ans, on arrive à près de dix fois plus.

Pour l’historien Mark Lazower, auteur de « Dans la Grèce d’Hitler » cité dans Le Monde, la Grèce est le pays qui a le plus souffert derrière la Russie et la Pologne, subissant « un pillage systématique de ses ressources ». Or, si plusieurs États « vainqueurs » ont reçu de l'Allemagne au lendemain de la deuxième guerre mondiale des compensations sous forme de transferts de liquidités, de machines, d'usines, ou même de travailleurs, ce n'est pas le cas de la Grèce qui n'a guère été dédommagée. Lors de la conférence de Londres de 1953, les États  de second rangs, bénéficiaires d’un plan Marshall considéré comme assez favorable, sont invités à ménager l'Allemagne de l'Ouest face à la menace communiste. Un accord est toutefois conclu en 1960 entre Athènes et Bonn, prévoyant pour les  victimes grecques du nazisme 115 millions de Deutsche marks d'indemnisation soit, si l'on ose ce calcul, une centaine d'euros par mort. Pour l'Allemagne, il clôt la question.

Rappel

Les chaos de l'histoire ultérieure de la Grèce puis son désir d'intégrer l'Europe et les premiers succès de son économie font passer au second plan le contentieux, jusqu'à ces dernières années.

Le Premier ministre grec Alexis Tsipras rendant hommage le jour de son investiture à deux-cents communistes fusillés par les nazis.
Le Premier ministre grec Alexis Tsipras rendant hommage le jour de son investiture à deux-cents communistes fusillés par les nazis.
AP

Bien avant que la gauche radicale n'accède au pouvoir, plusieurs membres de gouvernements précédents - et le président de la République Carolos Papoulias lui-même - avaient exprimé leur souhait de rouvrir le dossier. Rejoignant des évaluations formulées antérieurement, Syriza évalue à plus de 160 milliards d'euros le montant total du préjudice grec occasionné par l'Allemagne et non indemnisé.

Venue d'un gouvernement peu conforme à ses vœux et élu contre ses doctrines, l’invocation ranimée avec insistance de la dette – morale et pécuniaire - n'irrite pas seulement les Allemands. Une partie de la classe politique européenne s'inquiète d'un rappel dérangeant du passé, jugé hors de propos. « C'est l'inverse qu'il faut faire », commente le chef du groupe socialiste Gianni Pitella. « Le langage n'est pas approprié », lui fait écho Guy Verhofstadt (Alliance des libéraux et démocrates). « Ce n'est pas la meilleure manière de faire avancer le débat », estime même étrangement le co-président des Verts Philippe Lamberts.

Il y a juste trois ans, son collègue allemand du même groupe, Daniel Cohn Bendit, avait prononcé devant le même Parlement européen des mots différents : « Les Allemands, qui rechignent à financer un second plan de sauvetage pour la Grèce, devraient se souvenir de tout ce qu'ils ont pillé dans ce pays pendant la Seconde Guerre mondiale [...] Avec les intérêts, ce sont 81 milliards d'euros qui sont dus à Athènes. C'est là une autre façon de voir l'Europe et son histoire ».

* Mémoire