France : deux ans après, que reste-t-il de l'esprit Charlie ?

<p>Fresque représentant les dessinateurs Charb, à gauche, et, à droite, Honore, Wolinski, Cabu, Charb et Tignous, rue Nicolas Appert à Paris, devant les anciens locaux de Charlie Hebdo. </p>

Fresque représentant les dessinateurs Charb, à gauche, et, à droite, Honore, Wolinski, Cabu, Charb et Tignous, rue Nicolas Appert à Paris, devant les anciens locaux de Charlie Hebdo. 

©AP Photo/Francois Mori

Le 7 janvier 2015, douze collaborateurs et employés de Charlie Hebdo périssaient sous les balles des frères Kouachi. Le premier d'une longue série d'attentats par des islamistes extrémistes. S'en était suivi un élan de solidarité nationale jamais revu depuis, qui culmina lors des rassemblements des 10 et 11 janvier.

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Son nom est devenu le symbole des zones d'ombre qui continuent d'entourer l'attentat commis le 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo, rue Nicolas Appert à Paris. Farid Benyettou, co-auteur de "Mon djihad, itinéraire d'un repenti (Ed. Autrement) avec l'activiste anti-radicalisation Dounia Bouzar, est aujourd'hui en liberté, après sa condamnation en 2005 à six ans de prison pour son implication dans la fameuse filière islamiste dite "des Buttes-Chaumont". Celle-ci encourageait alors les jeunes, depuis la mosquée parisienne Adawa, à se rendre en Irak pour combattre. Deux de ses recrues les plus zélées se nommaient Chérif et Saïd Kouachi.

► Retrouvez notre article du 9 janvier 2015 : Attaque de Charlie Hebdo : qui sont les principaux suspects ?

Ce sont eux qui, voici deux ans, mitraillèrent la conférence de rédaction de l'hebdomadaire satirique français (aujourd'hui aussi disponible en version allemande), y tuant douze personnes dont les dessinateurs Wolinski, Charb, Cabu, et l'économiste Bernard Maris.

Une foule de questions ouvertes

Pourquoi les services de renseignements ne sont-il pas parvenus à prévenir ce carnage ? Comment les deux frères, abattus à l'issue d'une traque de deux jours, n'ont-ils pas été repérés et suivis, alors que Farid Benyettou, resté en lien avec Chérif Kouachi après sa libération conditionnelle, affirme aujourd'hui dans son livre que celui-ci ne lui parlait "que de djihad" ?

"Comment aurais-je pu savoir ? Quel signe aurait dû m'alerter, dans ce compte à rebours qui durait depuis des années ?" répond en écho, dans son propre ouvrage bouleversant, Gabrielle Maris-Victorin, fille de l'économiste qui signait ses chroniques sous le pseudonyme "Oncle Bernard".

Le parcours de Farid Benyettou

Après avoir suivi une formation d'infirmier, Farid Benyettou, 35 ans, est peut-être, comme il l'affirme aux cotés de Dounia Bouzar, "résolu à sortir de tout cela", conscient de sa "dette morale" envers les victimes pour avoir encouragé jadis des jeunes musulmans français issus de l'immigration à prendre les armes au Moyen-Orient. Son parcours, depuis sa sortie de prison, est en effet celui d'un ex-détenu soucieux de se réinsérer.

Mais quid des questions qui, depuis deux ans, minent la société française qui s'était cru mobilisée toute entière contre l'islamisme radical lors de la manifestation monstre du 11 janvier ? Zineb El Rhazoui, collaboratrice de l'hebdomadaire, aurait dû participer à la tragique conférence de rédaction du 7 janvier. Désormais éloignée du nouveau Charlie, dirigé par le dessinateur Riss, elle réfute l'idée que les plaies ouvertes par les assassinats commis par les frères Kouachi, puis ceux perpétrés deux jours plus tard par Amedy Coulibaly à l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes (5 victimes), sont en train de se refermer. "Rien ne changera tant que les musulmans, en particulier en France, n'admettront pas que l'islam n'est pas une religion merveilleuse", assénait-elle devant nous en novembre dernier.

Novembre : autre date anniversaire fatale, après les attentats parisiens du Bataclan et des terrasses commis le 13 novembre 2015. "Nous allons devoir comprendre par quels mécanismes un islam fantasmé, déformé, devient la raison de vivre et de mourir de tant de jeunes, musulmans ou non, souvent passés par la prison" (ce qui était le cas de Cherif Kouachi et d'Amedy Coulibaly, tous deux délinquants endurcis) prévenait, dès le printemps 2015, le sociologue Emmanuel Todd dans son livre controversé Qui est Charlie ?

Plus rien n'est noir ou blanc

Or, qu'en est-il, deux ans après l'attentat fondateur ? Les programmes de déradicalisation, dont celui mené par Dounia Bouzar, peinent à donner des résultats. L'intéressée elle-même, ancienne éducatrice controversée, a renoncé au contrat qui la liait aux autorités, après la proposition de déchéance de nationalité pour les terroristes ou leurs complices formulée par le président François Hollande le 16 novembre 2015, puis abandonnée. "L'attentat contre Charlie a fait apparaître un marché opaque de la déradicalisation (...) Je crains la défaillance systématique de l'Etat pour un tel effort de longue haleine", pronostiquait dans les colonnes du Monde, début 2016, le politologue Asiem El Difraoui. Les caricaturistes, sans le dire, ménagent désormais les religions et l'islam. Plus rien n'est noir ou blanc. 

La France ne sait plus

La vérité est que, deux ans après, et malgré les appels à la compréhension et à l'entraide mutuelle des responsables de tous les cultes religieux, la France - toujours en état d'urgence sécuritaire - ne sait pas si elle est, ou n'est plus Charlie.

La décapitation d'un employeur par un de ses salariés dans l'Isère en juin 2015, les attentats du 13 novembre, le meurtre d'un couple de policiers à Magnanville en juin 2016, la tragédie de Nice le 14 juillet (86 morts) puis l'assassinat du père Jacques Hamel à Saint Etienne du Rouvray fin juillet 2016... Plus toutes les autres tentatives déjouées, avortées ou pas complètement élucidées, ont ouvert un fossé béant que beaucoup de Français évitent de regarder.

"Tout est pardonné", lançait rageusement et courageusement Charlie à la une de son numéro post-attentats du 14 janvier 2015, vendu à prés de sept millions d'exemplaires. Cela reste à voir. Car dans un Hexagone happé par la campagne présidentielle, tourmenté par la polémique du burkini où la laïcité fait office de "punching ball" politique, les "Charlie" d'hier donnent surtout, 24 mois plus tard, l'impression d'avoir perdu la foi de l'après 7 janvier.

► Retrouvez l'intégralité de l'article de Richard Werly sur le site de nos partenaires Le Temps