Dialogue syrien : les doutes de l'opposant Michel Kilo

La Syrie a officiellement accepté le 2 novembre le plan de sortie de crise proposé par la Ligue arabe, s'engageant notamment à mettre fin à la répression dans le pays où les violences font quotidiennement des nouvelles victimes.

Cette annonce a été suivie jeudi de manifestation pro-Assad dans l'Est du pays mais aussi de nouvelles exactions : une vingtaine de civils ont été tués à Homs dans la seule journée de jeudi.

Figure de l’opposition de l’intérieur de passage à Paris, l’intellectuel syrien Michel Kilo commente pour TV5monde le revirement diplomatique apparent de Damas.


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“Bachar veut gagner du temps et diviser l'opposition“


Croyez-vous à cette acceptation de Bachar el-Assad du plan de la ligue arabe ?

 
C’est une annonce très surprenante pour moi. Il me paraît presque impossible que Assad retire les chars et les soldats des villes. La fin de cette option militaire peut signifier la fin du régime. Je crois que cette acceptation n’est pas sérieuse.

Char syrien à Homs, le 30 août 2011 (AFP)
Char syrien à Homs, le 30 août 2011 (AFP)
Il veut deux choses : d’abord gagner du temps pour en finir avec les manifestations. Dans les rapports qu’il reçoit, il y a actuellement deux provinces qui sont en mouvement. Ceux qui commandent la répression disent qu’ils ont besoin d’un peu de temps. Deuxièmement, comme vous le savez, les organisations extérieures de l’opposition syrienne qui représentent maintenant la voie syrienne ne sont pas unies. Certain souhaitent une intervention militaire de l’extérieur, d’autres sont contre. Je crois qu’il veut diviser l’opposition entre l’intérieur et l’extérieur. Et au sein de cette opposition, nous avons un problème très compliqué de représentation. C’est une question qui va durer quelques mois.
 
Croyez-vous à l’hypothèse de clivages internes au régime ?
 
C’est une donnée réelle. Il n’y a jamais de régime parfaitement uni. Mais je crois que Bachar el-Assad a toujours la force dans ses mains. Je crois qu’il est l’homme qui organise les différents éléments, surveille le travail du régime, qu’il donne les ordres à tout le monde et qu’on lui obéit. S’il y a des divergences au sein du régime, je ne suis pas sûr qu’elles soient très développées. Mais de toute façon, il est très dangereux pour lui d’accepter l’arrêt de cette option militaire, de libérer les personnes arrêtées, de permettre des manifestations pacifiques etc… [prévues dans le plan de Ligue arabe, NDLR]. Il a dit il y a quelques temps à une délégation russe « si j’accepte les manifestations organisées, même sous surveillance policière, le jour après, ils attaqueront le palais ».

Dans l’hypothèse d’une acceptation sincère, quelles seraient les chances du plan ?
 
J’espère qu’il est sincère, de tout mon cœur. Ce serait une solution, vraiment. Mais ce n’est pas facile d’arrêter les attaques contre la population après huit mois de ce conflit ouvert. Ce n’est pas facile pour le régime de se retirer dans cette affaire-là. Les chances de réussite dépendent de beaucoup de facteurs parmi lesquels la sincérité du régime, son unité, mais aussi l’unité en général des gens qui recherchent une solution paisible dans le pays. Si l’opposition n’est pas unie, ce sera un demi-compromis, sans portée, au profit du pouvoir, du régime.
Je ne sais pas ce que la délégation de la Ligue arabe a obtenu. Je crois savoir qu’elle a dû émettre des informations et des menaces très sérieuses. C’est pour cela qu’il a choisi cette solution qui lui donne du temps et la possibilité de diviser l’opposition. Un jour après cette rencontre avec la Ligue arabe, il a parlé d’un séisme dans toute la région, d’une guerre généralisée. Je crois qu’il répondait aux menaces qu’il avait reçues de cette délégation. Il a pris au sérieux cette menace et il a choisi le moindre mal.

N’est-il pas trop tard ?  
 
Le dialogue permettrait à Al-Assad de regagner un peu de légitimité. Maintenant, aux yeux de la majorité des Syriens, il est un homme qui gouverne par la force. La légitimité signifie gouverner avec l’acceptation des gens. Un but pour Assad serait de rebâtir un peu de sa légitimité perdue. Pour quelques temps, pour un compromis transitoire, c’est possible. Mais ce ne sera pas possible pour toujours.
 
Après huit mois d’une lutte si éprouvante, tant de massacres, que dites-vous à ceux qui continuent de manifester ?
 
On leur dit « restez dans les rues, intensifiez votre mouvement, démocratisez votre pensée. Ne lancez pas de slogans confessionnels, supportez la douleur et résistez ».

Un nombre croissant d’entre eux ne commencent-ils pas à souhaiter une intervention étrangère ?
 
Oui, il y cette tendance mais ce n’est pas une solution. C’est une complication. Nous cherchons une solution qui nous amène vers un avenir démocratique. Si vous ajoutez maintenant à cette complication intérieure la complication de l’extérieure, ce sera peut être la fin du mouvement et la fin de la Syrie. L’ « irakisation » serait une hypothèse très dangereuse.

Kadhafi et Assad en 2008 à Damas (AFP)
Kadhafi et Assad en 2008 à Damas (AFP)
Certains évoquent en effet un éclatement du pays après la chute du régime actuel …
 
Vous savez, j’ai maintenant 71 ans. Depuis 55 ans, j’entends toujours des paroles sur cette menace. Il n’y a pas les bases nécessaires pour cette division du pays. Il n’y a pas les forces nécessaires qui puissent diviser le pays. Ceux qui le voudraient n’ont aucune chance d’y parvenir. Ce n’est pas un vrai danger pour une Syrie libre. Si le régime continue sa politique actuelle d’oppression de la population syrienne, en revanche, ce sera une menace.
 
Certains ont du souci à se faire. Les Alaouites… peut-être aussi les Chrétiens…
 
Les Alaouites et les Chrétiens forment 20 % de la population. Ils sont très répartis dans tout le pays. C’est impossible pour eux d’alimenter une guerre civile.
 
Vous l’avez souligné, l’opposition est divisée. Vous-même avez refusé de rejoindre le Conseil national syrien formé à Istanbul ?

Je n’ai pas refusé mais pas non plus accepté. Je préfère rester indépendant. Je crois que l’opposition doit réfléchir sérieusement au dialogue avec le régime, sur ses thèmes, les objets, les cibles du dialogue et les processus nécessaire pour arriver à un compromis historique qui nous mène vers la démocratie. Le régime actuel en Syrie n’est pas notre référence, c’est du passé. Il faut bâtir un nouveau régime qui nous mène vers la démocratie, pas vers un nouveau régime baasiste réformé ou modifié.

Je vous ai rencontré pour la première fois il y a six ans à Damas où vous représentiez une des rares figures de l’opposition. Vous étiez bien seul… Que ressentez-vous aujourd’hui ?
 
C’est la première fois dans notre histoire que nous offrons les sacrifices nécessaires à notre liberté. Nous ne sommes plus dans le contexte d’un conflit entre les grandes puissances qui nous a aidé naguère à prendre notre indépendance de la France. Ce n’est pas le travail d’un parti ou d’une élite. C’est la première fois dans notre histoire, dans toute notre histoire que la société syrienne, le citoyen syrien, le simple citoyen syrien, traditionnel et musulman demande la liberté, la citoyenneté, la société civile, comme des valeurs qui doivent régler sa vie et organiser son existence. C’est la première fois.
 
Vous avez été surpris ?
 
J’ai été surpris par la colère chez les gens contre le régime. J’ai été surpris par la force de la société civile. J’avais écrit il y a dix huit mois un article sur le thème de la faiblesse des sociétés civiles. Maintenant, je vois que la société est très, très forte dans le monde arabe et que les régimes sont dépassés.

Michel Kilo, une figure historique

A 71 ans, l’écrivain Michel Kilo représente l’une des figures historiques de l’opposition au régime el-Assad. Intellectuel indépendant du pouvoir, il a été emprisonné à deux reprises, près de six années au total. Une première fois de 1980 à 1983 puis, après le « Printemps de Damas » dans lequel il joue un rôle important en faveur de la démocratisation du pays, de 2006 à 2009 pour son appel à la normalisation des relations entre la Syrie et le Liban. En dépit de l’émergence récente d’une opposition de masse, il demeure aujourd’hui l’une des voix respectées « de l’intérieur ».

Le plan de la Ligue arabe

"La délégation syrienne a accepté sans réserves le plan de la Ligue arabe dans sa totalité" lors de la réunion ministérielle de la Ligue à son siège au Caire, a annoncé à l'AFP un responsable arabe.

Le Premier ministre et chef de la diplomatie du Qatar Hamad ben Jassem Al Thani, à la tête du comité ministériel arabe chargé de négocier un règlement, a assuré espérer "que seront appliqués l'arrêt total de la violence pour protéger les civils, la libération des personnes incarcérées en raison des événements actuels, l'évacuation des villes et zones en proie à des conflits armés" prévus par le plan.
"Si la Syrie ne respecte pas ces engagements, le comité ministériel se réunira à nouveau et prendra les décisions adéquates", a-t-il toutefois prévenu.

De son côté, le secrétaire général de la Ligue arabe, Nabil al-Arabi, a estimé que "l'objectif principal est de fournir une solution arabe qui envoie un message clair et crédible au peuple syrien pour une avancée qualitative dans l'arrêt de toute forme de violence et l'accès au terrain" des organisations de la Ligue arabe et des médias arabes et internationaux.

Le texte du plan prévoit en outre que "le comité ministériel arabe mène des consultations avec le gouvernement et les différents partis de l'opposition syrienne en vue d'un dialogue national".
Le texte ne précise toutefois pas le lieu de ce dialogue. Ce point est pourtant sensible, le régime souhaitant qu'il soit ouvert à Damas, tandis que l'opposition réclame qu'il ait lieu en dehors du pays.

Affirmant que Damas a répondu à la Ligue arabe "par une escalade de la répression", le Conseil national syrien (CNS), qui réunit la majorité des courants de l'opposition à M. Assad, a de son côté appelé de nouveau l'organisation panarabe à "geler l'adhésion" de la Syrie.


Bachar el-Assad devant le Parlement le 31 mars 2011 (AFP)
Bachar el-Assad devant le Parlement le 31 mars 2011 (AFP)

Manifestation pour le régime le 12 octobre à Damas (AFP)
Manifestation pour le régime le 12 octobre à Damas (AFP)