Disparition d'Henning Mankell, maître du polar à la suédoise

Une photo de l'écrivain suédois Henning Mankell prise le 1er juin 2015
Une photo de l'écrivain suédois Henning Mankell prise le 1er juin 2015
© Nora Lorek/TT via AP

Il était le maître du polar à la sauce nordique. Auteur de 46 ouvrages vendus à plus de 40 millions d’exemplaires, Henning Mankell était devenu un véritable phénomène littéraire. Outre sa série d'enquêtes menées par l’inspecteur Kurt Wallander, "désabusé voire dépressif", l'homme de lettres voulait être également le romancier de son époque.

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Interrogé sur la question de la mort lors d’un entretien accordé au quotidien Libération, en décembre 2014, il répondait : "Ce qui m’inquiète parfois, c’est de rester mort aussi longtemps. Cela me semble assez pénible. Ce qui est idiot, évidemment, puisqu’avec la mort, le temps et l’espace cessent d’exister. On n’est plus conscient de rien. Mais parfois j’y pense : comment supporter d’être mort pendant un million d’années…"
 
Des personnages tranchés, dont la dimension psychologique passe souvent devant l’intrigue, des paysages froids et sauvages, des quotidiens rudes et urbains en monochrome qu’on imagine sépia... Henning Mankell sait captiver ses lecteurs et attiser leur attente du prochain chapitre. Dans le personnage de Kurt Wallander, Mankell avait trouvé son double assermenté, dont l'horreur des injustices n'avait d'égal que l'indignation et l'empathie.

Ce policier de la petite ville côtière d'Ystad à la personnalité difficile était devenu un personnage de série de la BBC, joué par l'acteur britannique Kenneth Branagh.
Depuis, Ystad voit défiler des lecteurs venus du monde entier mettre leurs pas dans ceux du flic le plus célèbre du royaume scandinave. Les aventures du célèbre commissaire Wallander se déroulent pour la plupart dans la petite ville d'Ystad, en Scanie, dans le sud de la Suède. Une fois seulement, Wallander se déplace en Lettonie (Les Chiens de Riga) ; une autre fois, il enquête sur un meurtre dont les origines remontent en Afrique du Sud (La Lionne blanche) ;  le sol du Danemark voisin, aussi, est souvent foulé. Mais à Ystad, la popularité du héros de Mankell est telle que le commissariat est devenu une attraction pour les touristes, qui demandent à voir Kurt Wallander (!)

Au fil des enquêtes policières de Wallander, Mandell "décrivait décrit les coulisses sombres du modèle nordique, analyse le journaliste Olivier Truc. Il assumait son rôle de critique envers une social-démocratie qui a trahi la classe ouvrière".

Trois pochettes de romans policiers mettant en scène <span>l'inspecteur de police Kurt Wallander</span> et la pochette du romain <em>Les chaussures italiennes</em> paru en 2006.
Trois pochettes de romans policiers mettant en scène l'inspecteur de police Kurt Wallander et la pochette du romain Les chaussures italiennes paru en 2006.

Militant pro-palestinien

En juin 2010, il participe à l'expédition organisée par des groupes activistes en faveur de Gaza, qui donne lieu à un abordage israélien qui causa une dizaine de victimes. "Aucun blocus dans l'histoire mondiale n'a perduré éternellement (...) Personne n'accepte la soumission. Tôt ou tard Israël connaîtra ce que le système de l'apartheid a connu en Afrique du Sud", affirmait l'écrivain.

Il tire de cette expérience un récit publié le 5 juin 2010 dans plusieurs grands journaux dont Libération (France), The Guardian (Angleterre), El País (Espagne), Dagbladet (Suède), La Repubblica (Italie) ou The Toronto Star (Canada). En janvier 2010, le classement de plusieurs magazines dédiés à l'édition, dont Livres-Hebdo en France et The Bookseller en Grande-Bretagne, le place à la neuvième place des écrivains de fiction les plus vendus en Europe en 2009.

Extraits :

"L’action confirme la parole." Il est facile de dire qu’on soutient, défend ou combat telle ou telle chose. Mais ce n’est que dans l’action qu’on en apporte la preuve. Les Palestiniens, contraints par les Israéliens à vivre dans cette misère, ont besoin de savoir qu’ils ne sont pas seuls, et qu’on ne les oublie pas. Leur existence doit être rappelée au reste du monde."

"J’ai à peine le temps de m’endormir que je suis réveillé à nouveau. En allant sur le pont, je vois que le grand ferry est illuminé par des projecteurs. Soudain j’entends des coups de feu. Je comprends qu’Israël a choisi l’affrontement violent. Dans les eaux internationales."

"Un mythe s’écroule : celui du soldat israélien courageux et sans reproche. Maintenant, on pourra aussi dire d’eux que ce sont de minables voleurs. Je ne suis pas le seul à avoir été dépouillé : argent, carte de crédit, vêtements, baladeur, ordinateur, tout y est passé. Nous avons été nombreux dans ce cas, à bord de ce bateau attaqué au petit matin par des soldats masqués qui n’étaient rien d’autre que de faux pirates."

Henning Mankell devant le Teatro avenida au Mozambique
Henning Mankell devant le Teatro avenida au Mozambique
© Henningmankell.com

Un pied dans la neige, un pied dans le sable

Henning Mankell vivait entre la Suède et Maputo, au Mozambique, où il dirigeait le Teatro Avenida pour, disait-il, "observer le monde depuis un autre endroit que notre Europe ethnocentrique". Depuis sa découverte du continent africain dans les années 1970, il aimait à dire qu'il avait "un pied dans la neige, un pied dans le sable".
Et quand on lui demandait quel était à ses yeux le centre de l'Europe, il répondait "la petite île de Lampedusa, au sud de la Sicile", d'où débarquent chaque année des dizaines de milliers de migrants.

Henning Mankell laisse une oeuvre riche d'une quarantaine de titres, dont 12 dans la série Wallander et une douzaine pour enfants, écoulés à 40 millions d'exemplaires dans le monde. Il était marié à Eva Bergman, 70 ans, fille du cinéaste Ingmar Bergman dont il était proche.

Il était l'un des auteurs phares de la littérature policière nordique aux côtés des Stieg Larson, Jo Nesbo, Arnaldur Indridason ou encore Maj Sjöwall et Per Wahlöö, considérés comme les précurseurs du genre. Le 29 janvier 2014, il révélait qu'il souffrait d'un cancer au cou et dans un poumon à un stade avancé. « J'ai tout de suite décidé d'écrire sur la maladie, disait-il, parce que c'est une douleur et une souffrance qui affectent beaucoup de gens. Mais je vais écrire avec la perspective de la vie, pas de la mort. » Son dernier livre publié en France, le 17 septembre 2015, est Sable mouvant: fragments de ma vie, où l'écrivain racontait son combat contre le cancer.
Il s'est éteint cette nuit à Göteborg. Il avait 67 ans.