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Disparition des insectes : l'empoisonnement agro-chimique en question

(AP Photo/Sergei Grits)

Près de 80% des insectes ont disparu en moins de 30 ans en Europe selon une étude allemande. Ce constat alarmant survient alors que les autorisations de pesticides de plus en plus contestées viennent interroger les effets délétères du modèle agro-industriel sur l'environnement. Quelles sont les conséquence d'un déclin massif des insectes ?

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Le renouvellement de l'autorisation du glyphosate (substance présente dans la plupart des pesticides) dans l'Union européenne n'est pas encore acté ou rejeté qu'une nouvelle polémique éclate avec le sulfoxaflor, un nouvel insecticide qui arrive tout juste en France. L’Union nationale de l’apiculture française (UNAF) dénonce l'autorisation de mise sur le marché de cet insecticide que l'ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) vient pourtant d'approuver, alors que le sulfoxaflor est assimilé dans ses effets à un néonicotinoïde, selon l'Unaf qui s'appuie sur des études scientifiques. Les néonicotinoïdes devraient être normalement interdits en 2018 dans l'Hexagone. Greenpeace a réagi ce 20 octobre pour dénoncer l'autorisation du sulfoxaflor qui "rend caduque l'interdiction des néonicotinoïdes, puisque les agriculteurs pourront se rabattre sur le sulfoxaflor et continuer à répandre des pesticides dangereux pour les abeilles" selon l'ONG.  

Les néonicotinoïdes, tout comme le glyphosate, font l'objet d'études très contestées et contradictoires, avec des effets cancérogènes sur la santé humaine démontrés par des laboratoires, et dans le cas du sulfaxor — et des néonicotinoïdes en général— d'effets destructeurs sur les abeilles. Les pesticides, dans leur ensemble — dont les insecticides en particulier —  posent de nombreux problèmes environnementaux en termes de pollution des eaux, des sols et de l'air. Mais depuis la publication, ce 18 octobre 2017, d'une étude allemande dans la revue Plos One qui etablit que près de 80% des insectes ont disparu en à peine 30 ans en Europe, la problématique de la pollution agro-chimique prend une tournure encore plus inquiétante. 

Une étude qui alerte

Les chercheurs allemands, entomologistes, ont prélevé des insectes dans des zones protégées à l'aide de pièges à insectes pendant 27 ans et leur constat est effarant : un déclin de 76%, en moyenne, de la biomasse des insectes s'est produit durant cette période. L'étude, menée dans 63 réserves naturelles allemandes, inquiète les chercheurs qui ne comprennent pas comment un phénomène aussi important a pu se produire sur une période aussi courte, avec un pic par exemple l'été dernier, à 82% de perte de la masse totale des insectes comparée à 1989 !

Un tel déclin ne peut pas s'expliquer par des phénomènes purement naturels, comme le climat, estiment ces chercheurs, et si les espaces protégés — où l'étude a été menée — ne sont pas directement sujets à une pollution aux pesticides, ils sont par contre cernés par des terres en agriculture intensive. Donc contaminées par l'agro-chimie. La cause du déclin massif des insectes en Allemagne, déclin qui peut s'appliquer au continent européen dans son ensemble selon les chercheurs, n'est pas encore connue, mais l'agro-chimie et plus particulièrement les pesticides sont fortement soupçonnés. L'écologue et chercheur au CNRS, Franck Courchamp, spécialisé en dynamique des populations et en biologie de la conservation interrogé sur la publication allemande estime que "Cette étude est vraiment très importante, parce que les scientifiques se posent la question de savoir s'il n'y a pas moins d'insectes qu'auparavant et que ça n'a jamais été véritablement démontré jusqu'alors. Tout le monde, quand il partait en vacances en voiture, il y a une trentaine d'années, se souvient des tonnes d'insectes collés sur le pare-brise et le radiateur, et ce n'est plus du tout le cas aujourd'hui. On a cette impression qu'il y avait plus d'insectes auparavant, mais ce n'était pas quantifié. Cette étude démontre que c'est très important quantitativement."

Pour les abeilles, le phénomène a été observé et porte un nom : le syndrôme d'effondrement des colonies. Si les néonicotinoïdes ont été plébsicités au départ parce que "moins nocifs" pour les animaux et les insectes non-nuisible que d'autres pesticides, il a été demontré en revanche qu'ils détruisaient les cellules nerveuses des abeilles, et ce, même à faible dose. La perte de mémoire, la perturbation dans le déplacement, la difficulté à récolter le pollen sont les principales conséquences que subissent les abeilles exposées aux néonicotinoïdes, menant à des réductions de plus de la moitié de leurs nids. 

Un monde sans presque aucuns insectes ? 

Les abeilles sont connues pour la pollinisation des plantes, processus indispensable dans le monde végétal, leur protection est donc indispensable, mais qu'en est-il des autres insectes ? Quelles conséquences peut engendrer une diminution de 80% de la masse des insectes à l'échelle d'un pays, d'un continent comme l'Europe ? Franck Courchamp explique que "La pollinisation est un service que rend la biodiversité, et c'est quelque chose qui est très important, qui n'est pas fait que par les abeilles. C'est au moins fait pour moitié dans les zones agricoles par les pollinisateurs sauvages, soit des abeilles sauvages, soit des mouches, soit des coléoptères tels les scarabées : il y a beaucoup d'insectes qui participent à la polliniation."

Les insectes ne sont pas tous spécialisés dans la pollinisation, mais leur utilité au sein de l'écosystème est connue. Le chercheur explique : "Il y a d'autres types de services d'aide au bon fonctionnement des écosystèmes remplis par les insectes. Par exemple, ce qu'on appelle la "dispersion des graines", indispensable pour que les plantes puissent étendre leurs aires de distribution (territoires, ndlr). Des animaux vont donc promener leurs graines pour leur permettre cela, notamment les fourmis. Il est donc important d'avoir des insectes pour que la dynamique des communautés de plantes puisse toujours fonctionner. Il y aussi tout ce qui est décomposition. On parle souvent du biodégradable, et c'est en fait ce qui est dégradable par les espèces vivantes : pour qu'un écosystème fonctionne il faut que des espèces soient là pour nettoyer les matières mortes, plantes ou animaux morts. Ces services sont indispensables, et ce sont souvent les insectes qui les remplissent." 

Les insectes rendent donc de nombreux services, mais leur rôle est aussi de manger d'autres insectes et d'être mangés à leur tour. Une qualité primordiale pour conserver un équilibre général que Franck Courchamp explique simplement : "Les insectes sont des prédateurs d'autres insectes qui sont par exemple des nuisibles de l'agriculture, mais ce sont aussi des proies. Les insectes sont mangés par beaucoup de reptiles , d'amphibiens, et d'oiseaux. S'il y a moins d'insectes, il y a moins d'oiseaux. On a remarqué depuis quelques années que des populations d'oiseaux chutent, dans les campagnes comme dans les villes. Ce n'est certainement pas un hasard que les deux groupes, insectes et oiseaux soient de moins en moins nombreux."

La catastrophe peut être encore évitée…

Les constats sur la chute accélérée de la quantité d'insectes en Europe sont alarmants et sont, selon le chercheur Franck Courchamp, en lien direct avec la diminution drastique voire l'exctinction de certaines espèces animales. La disparition de certaines espèces d'insectes, irremplaçable dans l'écosystème pourrait avoir des conséquences catastrophiques, selon l'écologue : "Il y a des espèces qui sont des spécialistes, inféodées à une seule espèce de plante. Si l'un ou l'autre venait à disparaître, alors le compagnon disparaîtrait automatiquement. Il y a des espèces de plantes qui ne sont pollinisées que par un seul pollinisateur…

Imaginer que des variétés entières de plantes puissent disparaître tout comme des espèces animales est très inquiétant et questionne sur la viabilité future de l'être humain sur Terre, ou tout du moins des conditions de vie celui-ci dans un avenir très proche. Mais il est parfaitement possible d'empêcher cette immense massacre aux vastes répercussions, ce que le chercheur du CNRS explique très simplement : "L'opinion publique commence à réaliser l'importance de la biodiversité, et de notre impact néfaste sur celle-ci. Le problème est que ça ne va pas assez vite, mais on a quand même quelques espoirs avec un renouveau de prise de conscience au niveau politique, et des actions qui risquent d'aller dans le bon sens. Ca fait maintenant des décennies que les écologues disent qu'on court à la catastrophe, et ce n'est pas du catastrophisme. Il serait donc temps de passer à l'étape où la disparition de 80% des insectes est un enjeu plus fort que le salaire des footballeurs. Les insecticides sont indispensables seulement dans un contexte d'agriculture intensive, avec de la monoculture. Quand on a des champs qui font des hectares avec une seule plante, qui est la plante que tel insecte va manger, on lui donne un buffet à volonté complètement disproportionné. Alors qu'on sait qu'on peut avoir des productions et des rendements qui peuvent être supérieurs à l'agriculture intensive et sans insecticides, mais ça implique une refonte complète du système agricole que l'on a actuellement."

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