Cannabis : répression ou légalisation ?

En janvier 2015, 63 kg de cannabis trouvés par les forces de police dans une voiture lors d'une conférence de presse à Paris
En janvier 2015, 63 kg de cannabis trouvés par les forces de police dans une voiture lors d'une conférence de presse à Paris
(AP Photo/Michel Euler)

Alors que la France persiste dans une approche répressive pour lutter contre le cannabis, d'autres pays font évoluer leurs législations en faveur de l'usage des drogues douces. Pour endiguer la violence, les trafics, et contenir la consommation. 

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Mercredi 13 mai 2015, une cinquantaine d'agents des Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS) est envoyée à Saint-Ouen (banlieue nord parisienne) par le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve. Objectif : lutter contre le trafic et la consommation de cannabis. Les habitants ne supportent plus la présence des trafiquants et de leurs clients, qui "squattent" les rues, instaurant une ambiance pesante et d'insécurité. La question du commerce de la drogue n'est pas nouvelle, et la réponse du gouvernement français, encore moins.

Voici des décennies que sont appliquées des politiques répressives pour endiguer le trafic et l'usage de drogues, et les résultats sont inexistants, voire improductifs. Le coût financier du "tout répressif" est élevé, socialement problématique et de plus en plus inquiétant d'un point de vue sanitaire. En fin de compte, en France, une part grandissante de la population use de stupéfiants, sans s'inquiéter des risques de santé ou judiciaires qu'elle encourt. La jeunesse est particulièrement touchée, et aucune solution politique au problème n'est envisagée, autre que la "peur du gendarme", qui reste inefficace.

Un rapport parlementaire rendu par la députée du Parti socialiste Anne-Yvonne Le Dain en novembre 2014 (voir vidéo en fin d'article) souligne les contradictions et l'immobilisme de la politique française face à la consommation de drogues (voir vidéo en fin d'article). Un tiers des Français de 15 à 64 ans a expérimenté le cannabis, et le taux de fumeurs quotidiens est très élevé dans l'Hexagone : le triple de celui du Portugal, qui applique une politique de dépénalisation depuis 2001. Et ailleurs dans le monde ? Quelles approches adopte-t-on — autres que la "chasse" aux dealers et aux consommateurs  et avec quels résultats ?

Pays-Bas : l'exemple le plus connu

Contrairement au discours souvent relayé, le cannabis n'est pas dépénalisé aux Pays-Bas. Les forces de l'ordre peuvent verbaliser les consommateurs, même si, en général, ils ne le font pas. Le système des "coffee-shops", ces bars proposant des boissons non-alcoolisées, mais aussi de la résine de cannabis ou de l'"herbe", est en réalité basé sur une tolérance de l'Etat hollandais. Le contrôle par l'Etat de la culture, la vente et la consommation de cannabis permet visiblement d'éviter que se développent les filières de trafiquants et la délinquance, comme en France. Car en fin de compte, le taux de fumeurs de cannabis est un peu moins élevé aux Pays-Bas qu'en France.

Portugal : une vraie politique de santé publique

En 2001, face aux ravages de l'héroïne, le Portugal décide de décriminaliser l'usage des stupéfiants. Depuis, des études menées sur plusieurs années ont permis d'évaluer les résultats de cette politique et des soins apportés aux usagers de drogues au lieu d'amendes et de peines de prison. L'usage de drogues n'a pas progressé ; il est très bas pour le cannabis (2,4% de la population au lieu de 8,4% en France) ; les homicides liés aux drogues ont baissé ; le nombre de personnes en soins pour addiction ont doublé.

Etats-Unis : la dépénalisation se généralise

Longtemps partisan de la "guerre contre les drogues", ce pays a commencé à changer d'orientation il y a peu. Aujourd'hui, une vingtaine d'Etats américains admet la consommation de cannabis à usage thérapeutique, tandis que l'Orégon, le Colorado, l'Alaska et Washington DC en autorisent désormais la consommation à usage récréatif. Une dépénalisation qui va de pair avec un contrôle de l'Etat et la taxation des ventes - et donc une hausse des recettes fiscales.

Les deux fondateurs et dirigeants du cannabis club thérapeutique d'Anchorage en Alaska 
Les deux fondateurs et dirigeants du cannabis club thérapeutique d'Anchorage en Alaska 
(AP Photo/Mark Thiessen)
L'Etat Fédéral de Oregon, pour le seul mois de janvier 2015, a engrangé 2,5 millions d'euros (3,5 millions de dollars) de taxes sur la consommation (15%) et sur les ventes (2,9%). Cette approche permet d'assécher les trafics, de vérifier la qualité des stupéfiants vendus et de limiter la consommation, tout en offrant aux gouvernements une rentrée fiscale inespérée. 

Uruguay : la légalisation totale de l'Etat

Le 6 mai 2015, le Parlement uruguayen adoptait une loi légalisant intégralement le cannabis, de la production à la vente en passant par la consommation. Pour encadrer la légalisation du cannabis, l'Etat uruguayen créait aussi un organisme de contrôle et de régulation. Le texte de loi stipule que "les Uruguayens peuvent cultiver jusqu'à six plants de cannabis par foyer et jusqu'à 99 plants dans des coopératives agréées. Les entreprises privées peuvent aussi faire pousser du cannabis, mais uniquement pour le vendre à l'État, chargé de le distribuer dans les pharmacies. Chaque citoyen uruguayen majeur peut acheter jusqu'à 40 g par mois sous réserve d'inscription dans un registre". L'Urugay est le premier pays au monde à libéraliser ainsi le cannabis, et son président, José Mujica, estime que c'est une expérience qu'il faut observer, se réservant le droit de revenir en arrière. Le prix officiel du cannabis est aligné sur celui qui, hier encore, était pratiqué illégalement dans la rue. 

La France, un pays en retard ?

On observe un mouvement de fond des pays développés vers une dépénalisation du cannabis, puisqu'une trentaine ont déjà franchi le pas. La légalisation est encore rare, mais elle progresse, particulièrement pour les usages thérapeutiques, et sous l'influence des Etats-Unis. La France reste donc un cas à part : alors que le voisin espagnol est très libéral sur la question, où les clubs de cannabis fleurissent, le gouvernement français les interdit.

En Allemagne, en Belgique, en Italie, le cannabis n'est pas légalisé, mais partiellement dépénalisé, puisque les consommateurs peuvent en posséder et consommer sans être inquiétés s'ils ne dépassent pas certaines quantités. A quoi tient l'entêtement français face à la réalité de l'échec de sa politique de répression ? Les forces de police y consacrent énormément de temps, et l'Etat plus de 500 millions d'euros annuels ; un quart des gardés-à-vue le sont pour possession de cannabis, et la hausse de la consommation ne se dément pas. 

La députée en charge du rapport parlementaire publié en novembre 2014, Anne-Yvonne le Dain, explique les raisons de l'omertà française, et les réponses positives que pourraient apporter, selon elle, une légalisation encadrée du cannabis. Pour l'heure, elle n'a pas été entendue. La consommation de cannabis et son trafic ont de beaux jours devant eux. Avec leur cortège de problèmes de société qu'ils continueront d'engendrer… fatalement.