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E171 : quel danger pour les nanoparticules de dioxyde de titane dans nos aliments et médicaments ?

Les bonbons contiennent de grandes quantités de nanoparticules de dioxyde de titane, tout comme des milliers de médicaments et de nombreux autres aliments industriels. © Michael Stern, Flickr.com (Creative commons)

Le journal 60 millions de consommateurs a testé des bonbons, gateaux et desserts glacés pour vérifier si des nanoparticules de dioxyde de titane, une molécule suspectée d'être un cancérigène, y étaient présentes. Le résultat des tests s'est avéré positif et très inquiétant. Explications.

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Le scandale potentiel du E171 — le colorant contenu dans les aliments testés par 60 millions de consommateurs — ne remonte pas à l'enquête du journal de défense des consommateurs sortie ce 24 août 2017. Le E171, basé sur la molécule de dioxyde de titane (TiO2), est présent dans de nombreux aliments, des compléments alimentaires et dans pas moins de 4000 médicaments. Pourtant, dès 2006, le dioxyde de titane est classé par le centre international de recherche sur le cancer (CIRC) dans le groupe des substances "cancérogènes possibles chez l’Homme (2B)". Avec une nuance : dans le cas d'inhalation, donc par voie pulmonaire. Cette molécule a alors été autorisée comme colorant alimentaire, puisqu'ingérée et non inhalée. Depuis, des études se penchent sur un problème particulier : l'additif E171, le dioxyde de titane, est il présent sous forme de nanoparticules ?

Une étude de l'INRA sur des rats

C'est le 20 janvier 2017 qu'une étude de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) montre que "l’exposition chronique de rats au dioxyde de titane (additif E 171, partiellement nanométrique) par voie orale serait susceptible d’entraîner des lésions colorectales précancéreuses." Cette étude ne "remet pas en cause les conclusions de l’Efsa (Autorité européenne de sécurité alimentaire) relatives à la réévaluation du E171 publiée en septembre 2016", mais selon l'Anses (l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) "Elle met en évidence des effets qui n’avaient pas été identifiés auparavant, notamment des effets promoteurs potentiels de la cancérogenèse. Par conséquent, l’Agence souligne la nécessité de conduire, selon des modalités et un calendrier à définir, les études nécessaires à la parfaite caractérisation du danger associé au E171." L'étude de l'agence européenne, citée par l'ANSES, était effectivement plutôt favorable au TiOcontenu dans le colorant :
Pourtant les tests de l'INRA ont donné des résultats inquiétants : 40 % des animaux ont développé des lésions précancéreuses, ou ont vu des lésions bégnines comme des polypes, s'accélerer. Mais surtout, il a été établi que le E171 passe dans le sang et traverse donc la paroi de l'intestin. Cette propriété contredit les études plus anciennes qui établissaient que les taux très faibles de dioxyde de titane présents dans les aliments colorés au E171 étaient entièrement éliminés du corps et ne passaient pas directement dans le sang ou à travers des barrières naturelles comme celle de l'intestin. 

Nanoparticules : le véritable scandale ?

Les nanoparticules sont présentes dans les aliments, les médicaments, les cosmétiques et posent un problème très important qui n'est toujours pas réglé : leur taille est tellement faible qu'elles passent la barrière hémato-encéphalique (la protection entre la circulation sanguine et le système nerveux central). Le E171 est composé entre 40 et 45% de nanoparticules : une partie du TiO2 passe donc directement dans le sang, puis dans l'intestin. 

Des dispositions minimales de sécurité alimentaires au sujet des nanoparticules ont été longuement discuté en Europe et n'ont pas réussi à imposer ne serait-ce qu'un étiquettage obligatoire. La Commission européenne a en effet décidé en décembre 2013 d'exempter la mention "nano" des additifs alimentaires contenant des nanoparticules. L'explication pour ce refus d'étiquetage de la Commission tient en quelques mots : "ne pas jeter la confusion parmi les consommateurs". La définition même des nanoparticules est aussi controversée, puisque la Commission estime depuis 2011 qu'il faut que le produit en contienne au moins 50% de "nano" pour être considéré comme tel, quand l'EFSA, elle, plaide pour seulement 10%. Depuis décembre 2014 la mention serait obligatoire en Europe, selon le Règlement européen concernant l’information des consommateurs sur les denrées alimentaires, mais elle n'a jamais été appliquée. 

Une autre étude de l'ANSES, sur les nanomatériaux (dont les nanoparticules contenues dans les aliments font partie), de 2014, indiquait déjà les problème suivants :


En matière de caractérisation des dangers, depuis le dernier état des connaissances publié par l’Agence en 2010, différentes publications scientifiques ont observé, pour certains nanomatériaux, des effets sur certains organismes vivants. Ces effets mis en évidence sur des modèles expérimentaux concernent :

— la persistance de nanomatériaux dans des organismes vivants animaux ou des végétaux ;
— des retards de croissance, des anomalies ou malformations dans le développement ou la reproduction chez des espèces modèles des compartiments environnementaux ;
— le passage de certaines barrières physiologiques (hémato-placentaire, testiculaire,
intestinale, cutanée, alvéolo-capillaire) ;
— des effets génotoxiques et de cancérogenèse de certains nanomatériaux ;
— des effets sur le système nerveux central chez l’animal ;
— des phénomènes d’immunosuppression ;
— des réactions d’hypersensibilité et d’allergie.
Les interrogations associées à la diffusion des nanomatériaux manufacturés se nourrissent également des doutes sur la suffisance et la pertinence de l’encadrement réglementaire en vigueur.

Le dossier de l'Association santé et environnement France sur les nanoparticules rappelle la présence de plus en plus marquée de ces technologies dans l'alimentation industrielle : 

Il reste maintenant à déterminer si une molécule, le dioxyde de titane, présent sous forme de nanoparticules dans des colorants — que l'ANSES propose d'être classifiée "substance cancérogène par inhalation de catégorie 1B (substance dont le potentiel cancérogène pour l’être humain est supposé)" depuis le 9 juin 2017 — a encore quelque chose à faire dans les estomacs des consommateurs. Visiblement, oui, puisque "Si cette proposition est entérinée par la Commission européenne, les industriels auront obligation d’informer, par l’apposition d’un étiquetage approprié, des risques encourus par les travailleurs lors de la manipulation des produits contenant du dioxyde de titane", précise l'gence. Quant à l'interdiction des nanoparticules de dioxyde de titane, en appliquant le principe de précaution ? Elle surviendra, mais peut-être plus tard, puisque l'agence de sécurité alimentaire conclue : "En 2018, l’Anses mènera une évaluation des dangers et des risques du TiO2 pour la santé humaine et l’environnement dans le cadre du règlement REACh. Dans ce contexte, des données supplémentaires sur les dangers, les usages du TiO2 pourront être requises auprès des industriels."

D'ici là, bon appêtit…