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Eau et énergie : quel partage ?

@AFP
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En cette année 2014, la Journée mondiale de l’eau a pour thème l’énergie, dont les besoins pourraient augmenter de quelque 35 % à l’horizon 2035. Par ricochet, la consommation d’eau augmenterait de 85 %, selon la Banque mondiale. Car les industries produisant de l’énergie - centrales nucléaires ou hydroélectriques, biocarburants - demandent beaucoup d’eau douce. A terme se pose donc la question du partage des ressources. Comment distribuer l’eau entre les industries, l’irrigation, la consommation ? Réponses avec Xavier Leflaive, responsable de l’équipe eau à la direction de l’environnement de l’OCDE.

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Actuellement, 20 % de l’eau douce disponible sont destinés à l’industrie, dont les trois quarts à la production d’énergie. Va-t-on assister à une augmentation de cette consommation ?

Selon des prévisions de l’OCDE, le volume d’eau utilisé pour la production d’électricité, pourrait augmenter de 140 % de 2000 à 2050. L’énergie, et l’industrie en général, sont les deux domaines dont les besoins en eau iront croissant. Selon nous, la consommation dans les villes va aussi augmenter. Par contre, le volume disponible pour l’irrigation risque de diminuer, alors qu’aujourd’hui, l’agriculture représente 70 % de la consommation d’eau dans le monde. Mais nous pensons que les gains de productivité à mener dans le domaine de l’irrigation sont encore considérables.

Quel est aujourd’hui le secteur énergétique le plus demandeur en eau ?

Tout d’abord, il faut distinguer prélèvements et consommation. L’eau utilisée dans la production d’énergie, donc prélevée, sert, en fait, à refroidir les centrales thermiques, nucléaires… puis elle retourne dans la rivière. Elle n’a pratiquement pas changé de nature ni de qualité. Elle est juste un peu plus chaude. Je ne dis pas que cela ne pose pas de problème, mais au moins, elle retourne dans le milieu naturel. Cela génère bien sûr des contraintes : il faut garder un minimum d’eau dans les rivières pour qu’elle puisse ensuite être utilisée par les centrales. L’innovation technologique apporte des solutions. Par exemple, on passe aujourd’hui des circuits ouverts (dans lesquels l’eau de la rivière qui refroidit la centrale est ensuite rejetée dans la rivière) à des circuits fermés (l’eau de la rivière est gardée et réutilisée dans la centrale, limitant ainsi les prélèvements dans le milieu).
Les énergies renouvelables sont, elles, assez consommatrices d’eau, comme les biocarburants, puisque l'on cultive des plantes destinées à la production d’énergie. Cela demande de l’eau, qui ne retournera pas à la rivière. C’est pourquoi les politiques énergétiques et de lutte contre le réchauffement climatique doivent mieux prendre en compte les questions relatives à la disponibilité de l’eau.

Arrosage de champs ©AFP
Arrosage de champs ©AFP
Pourrait-on faire face à une raréfaction de l’eau destinée à la production d’énergie en raison justement d’une mauvaise répartition ?

En France, le ministère de l’Ecologie a voulu connaître les impacts du changement climatique sur l’eau à l’horizon 2070. D’après leurs prévisions, nous pourrions connaître des problèmes dans la Loire, où il y aurait moins d’eau pour refroidir les centrales installées. 

Il en va de même pour tous les barrages hydroélectriques. Dans certains pays - en Asie centrale, Brésil ou autres - la question qui se pose est : peut-on garder suffisamment d’eau dans les barrages en règlementant et en régulant en amont pour qu’ils gardent toute leur capacité de production ?

Barrage des Trois Gorges en Chine ©AFP
Barrage des Trois Gorges en Chine ©AFP
Il faut donc équilibrer les utilisations de l’eau en amont du barrage…

Si vous irriguez beaucoup en amont d’un barrage, vous risquez d'avoir moins d’eau dans le barrage, et donc moins de puissance. La capacité de production électrique du barrage va diminuer. Ce qui pose une foule de problèmes de disponibilité d’énergie et d’accord avec le prestataire du barrage. C’est l'une des raisons pour laquelle, à l’OCDE, nous considérons sérieusement la question de l’allocation de l’eau. Comment l'allouer en fonction des différents usages ?

Les différents usagers sont clairement en concurrence pour accéder à l’eau dont ils ont besoin. Vous avez une concurrence entre l’agriculture et les villes, entre l’agriculture et l’énergie. Les projections de l’OCDE montrent que cette concurrence va s’exacerber : le volume d’eau sur la planète est limité, mais la demande augmente, tirée par l’accroissement démographique, l’urbanisation et la croissance mondiale.

Comment alloue-t-on l’eau entre les irrigants et les énergéticiens, entre ces derniers et les villes, entre les usagers et l’environnement - car il faut aussi qu’il reste suffisamment d’eau dans les rivières et les lacs pour que les écosystèmes perdurent.

Des mécanismes d’allocation existent dans la plupart des pays de l‘OCDE, mais ils ont été conçus il y a des décennies, à un moment où on se posait moins la question de la rareté de cette ressource.

Le cours du Danube ©cc
Le cours du Danube ©cc
L’eau n’ayant pas de frontière, son allocation peut aussi poser des problèmes géopolitiques…

La plupart des bassins hydrologiques ou hydrographiques sont, en effet, transfrontaliers. Des questions se posent donc sur la façon dont gérer l’eau entre un pays en amont et un pays en aval. Il y a déjà des tensions au Proche-Orient, au Moyen-Orient et en Asie centrale. Mais on ne considère pas encore qu’il y ait des guerres de l’eau. Les pays apprennent à gérer ces tensions.

En Europe, par exemple, le Danube est le fleuve qui traverse le plus grand nombre de pays au monde (10 en tout, ndlr). Pour gérer ses eaux, une commission réunit les pays riverains, qui parvient tant bien que mal à trancher sur ces problèmes de gestion et d’allocation transfrontalières. Le même dispositif existe pour le Rhin, le Mékong, etc. Il doit être répliqué et adapté aux autres fleuves autour desquels émergent des tensions.

Chiffres clés de l'eau dans le monde

- Plus de 90 % des bassins d'alimentation en eau de la planète sont partagés entre deux à quatre pays.

- 780 millions de personnes dans le monde n’ont pas accès à l’eau potable.

- 6 à 8 millions de personnes meurent chaque année dans le monde de suites de catastrophes ou de maladies liées à l'eau.

-Jusqu’à 90 % des eaux usées des pays en développement sont déversées, non traitées, dans les rivières, les lacs et les zones côtières.

- 85 % de la population mondiale vit dans la moitié la plus sèche de la planète.

- En 2025, un tiers de la population mondiale pourrait vivre dans des régions où la demande en eau dépasse les ressources disponibles.

(source : ONU)