Economie : la politique de “désinvestissement public“ de François Hollande est-elle encore tenable ?

La Banque publique d'investissement : un outil taillé pour la relance économique, selon l'OFCE
La Banque publique d'investissement : un outil taillé pour la relance économique, selon l'OFCE

Les deux dernières élections françaises traduisent l'échec de la politique économique voulue par le chef de l'Etat, basée sur la réduction des déficits à 3% du PIB. Une politique qui vise à satisfaire aux critères du traité de stabilité européen. Cette position peut être considérée comme une politique de "désinvestissement public", en opposition à celle de l'investissement. Jusqu'où cette orientation peut-elle être maintenue et avec quels effets à moyen et long terme ? D'autres alternatives seraient-elles envisageables ? Analyse.

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Augmentation du chômage, pouvoir d'achat en stagnation ou en chute libre, petites et moyennes entreprises à la peine, exportations faibles : les effets du désendettement décidé par l'Elysée, malgré des aides pour accroître la compétitivité des entreprises, sont  globalement négatifs. La croissance économique a été nulle au premier trimestre 2014 et, malgré des annonces du gouvernement de signes d'une "reprise" à venir, l'économie française est au point mort. Dans l'Union européenne, la morosité est aussi la règle, avec pour certains Etats, une récession, comme aux Pays-Bas, au Portugal, en Estonie, au Portugal, à Chypre, en Finlande, et bien entendu en Grèce :

Dans ce contexte de croissance faible, voire nulle, et d'une économie potentiellement en récession, la décision de réduire les investissements publics est extrêmement risquée. Si les Etats peuvent faire des économies, réduire leurs dépenses, c'est en général quand la conjoncture permet de pas affecter l'appareil économique, autrement dit dans les périodes de croissance. La rigueur budgétaire a toujours comme effet de freiner la croissance économique, et par ricochet, de forcer les entreprises à attendre une reprise pour embaucher, voire de licencier pour cause de manque d'activité.

Les effets sociaux déjà dévastateurs d'une croissance économique atone— dont les causes principales proviennent de la crise financière, suivie d'une crise des liquidités bancaires et d'attaques spéculatives sur la dette souveraine des Etats — ont été aggravés par la politique de rigueur, le "désinvestissement public" que François Hollande a choisi de pratiquer depuis plus d'un an. Henri Sterdyniak, Directeur du Département économie de la mondialisation à l'Observatoire français de la conjoncture économique (OFCE), souligne les effets d'une telle politique : "Il y a un risque important, lorsque l'on fait des réductions de dépenses publiques, que cela porte sur l'investissement public comme avec les collectivités locales en ce moment. Des efforts nécessaires dans l'éducation, dans l'enseignement supérieur ne seront pas faits et cela mène à une situation déprimée où les entreprises ne vont pas être très incitées à investir. Dans ce cas là, l'investissement public, comme privé est très réduit, avec toutes les conséquences que cela peut avoir…"

Concurrence et interdépendance

Cette dépendance économique importante envers les autres membres de l'Union installe une compétition de fait entre Etats qui, pourtant, sont censés travailler ensemble à relever une économie qui n'a, en réalité, de commun que la monnaie unique : l'euro. La France importe plus qu'elle n'exporte. Mais avec les mêmes pays et dans des volumes très similaires, pour parvenir, au final à un déficit commercial conséquent : 61,2 milliards d'euros en 2013. Si l'Italie ou l'Espagne importent moins, c'est autant de baisse pour les exportations françaises vers ces pays. L'OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques) confirme l'incapacité du commerce extérieur à relancer la croissance, dans un rapport intitulé "France, moins d'austérité, plus de croissance" :

"(…)Le commerce extérieur n’apparaît pas davantage à même de pouvoir soutenir une reprise de l’activité. Certes, la réanimation de l’activité en zone euro dopera la demande adressée aux exportateurs nationaux, mais les parts de marché françaises devraient souffrir de la concurrence accrue de l’Espagne, même si la position concurrentielle de la France s’améliore un peu vis-à-vis de l’Allemagne(…)"

La politique de rigueur exercée par l'ensemble des pays membres, de façon concomitante, génère la panne économique dans laquelle est plongée l'Union européenne. Mais que se passerait-il si une politique d'investissement était pratiquée au lieu de celle du "désinvestissement public", ne serait-ce qu'en France ?
France : importations (source : CHELEM - CEPII)
France : importations (source : CHELEM - CEPII)

L'économie française est dépendante de l'économie européenne, et dans une moindre mesure du reste du monde : près de 60% des exportations françaises vont vers des pays de l'Union, presque 70% en ajoutant les pays européens non-membres de l'Union européenne.
France : exportations (Source : CHELEM - CEPII)
France : exportations (Source : CHELEM - CEPII)

Rigueur = croissance zéro

Plus un Etat investit, plus il peut générer de croissance intérieure, à défaut de bénéficier de croissance extérieure : grands chantiers, infrastructures de services publics, innovation, rénovation, transition énergétique, écologique… La liste est longue des projets qu'un Etat peut financer et ainsi permettre aux entreprises de remplir leurs carnets de commandes, embaucher, croître, investir, etc…

Le budget 2014 du gouvernement n'est pas dans cette dynamique d'investissement. En plus de tenter de baisser les dépenses, la cour des comptes affirme que ce budget ne serait "pas sincère". Les rentrées fiscales sont jugées trop optimistes au regard des prévisions de croissance : potentiellement, plus de 14 milliards d'euros de rentrées fiscales risquent de n'être qu'une "réalité de papier", et manquer au final aux caisses de l'Etat.

L'OFCE, toujours dans le même rapport, établit que la croissance aurait pu être au rendez-vous si les politiques de rigueur budgétaire n'avaient pas été mises en œuvre :

"Selon nos estimations, la politique de rigueur serait à l’origine d’un freinage de la croissance de -0,7 point dès 2010, freinage qui s’est renforcé en 2011 et en 2012 (respectivement -1,5 et -2,0 points) du fait de l’intensification de la rigueur et de multiplicateurs budgétaires élevés".

Relance par l'investissement public : une option envisageable ?

François Hollande à Bruxelles, lors de la réunion européenne du 28 mai 2014
François Hollande à Bruxelles, lors de la réunion européenne du 28 mai 2014
Une autre politique économique basée sur une relance économique est possible. La réduction de la dette publique, aujourd'hui à son plus haut historique (93,5% du PIB), pourrait s'opérer en acceptant d'augmenter un peu le déficit budgétaire, ou pour éviter de le faire, en activant des investissements semi-publics ou des partenariats public-privé.

Cette politique aurait de nombreuses conséquences positives en termes de reprise de croissance et de baisse du chômage, d'augmentation du pouvoir d'achat, selon Henri Sterdyniak : "Il y a deux types de relance possible. Soit c'est de l'investissement public, et ce sont des crèches, des écoles, des hôpitaux. A ce moment là, effectivement, ça relance la croissance, mais ça a un coût en déficit public avec un impact sur la dette indéterminé, parce que d'un côté le déficit public est plus élevé, mais de l'autre, ça crée des rentrées fiscales. Ou bien, si on est plus intelligent, on peut faire de l'investissement semi-public, c'est-à-dire inciter un certain nombre d'entreprises comme la SNCF, ERDF, à faire des investissements. Comme on peut le faire avec des entreprises privées, en faisant des partenariats public-privé, en donnant des crédits privilégiés à ces entreprises privées par la Banque publique d'investissement, par la CDC (Caisse des dépôts et consignations, ndlr)."

Grands projets européens ou réforme de l'Etat ?

Le siège de la Banque centrale européenne, à Francfort
Le siège de la Banque centrale européenne, à Francfort
De grands projets peuvent donc être lancés, dont le financement, selon l'économiste de l'OFCE, "pourrait se faire par les banques, par l'émission d'obligations, ce qui n'augmenterait pas la dette publique ou de manière très marginale. Donc, si on veut une grande relance en Europe, on peut par exemple inciter la banque européenne d'investissement à récupérer des fonds auprès de la Banque centrale européenne (BCE), auprès des banques européennes, et à utiliser ces fonds pour lancer des projets d'infrastructure à grande échelle. A ce moment-là, le coût pour les finances publiques est positif. Le tout est donc de monter des opérations assez rentables pour intéresser des investisseurs semi-publics, semi-privés. Dans ce cadre, les contraintes du déficit et de la dette ne jouent pas, ou sont totalement réduits".

François Hollande a déclaré, lors de la première réunion informelle des 28 Etats membres à Bruxelles, le 28 mai 2014, que "la priorité, c'est la croissance, c'est l'emploi, c'est l'investissement". La question se pose alors des moyens pour y parvenir lorsqu'il affirme vouloir "tenir le cap des réformes". La réforme territoriale, par exemple, qui va amener des coupes budgétaires dans la dotation de l'État aux collectivités : 11 milliards d'euros de dotation en moins d'ici la fin du quinquennat.

Loin des préconisation de l'OFCE, la politique économique choisie par François Hollande s'évertue à réduire les dépenses et fait stagner la croissance. Combien de temps encore, cette politique est-elle tenable, avant que ses effets sociaux-économiques ne soient trop négatifs ? Personne n'a de réponse précise, mais le résultat des derniers scrutins semblent indiquer une certaine urgence. Pas seulement en France, mais dans presque toute l'Union européenne.