Info

Cinq ans après la révolte, l'Egypte entre colère et désillusion

Le dimanche 24 janvier, mesures de sécurité extrêmes près de la place Tahrir au Caire en prévision d'éventuelles manifestations pour  le 5ème anniversaire de la révolte populaire.
Le dimanche 24 janvier, mesures de sécurité extrêmes près de la place Tahrir au Caire en prévision d'éventuelles manifestations pour  le 5ème anniversaire de la révolte populaire.
(AP Photo/Roger Anis)

Voici cinq ans jour pour jour ce lundi, les Egytiens se révoltaient place Tahrir contre le président Hosni Moubarak. Sa chute allait susciter d'immenses espoirs. Aujourd'hui, l'Egypte se retrouve sous la coupe d'un régime autoritaire sur fond de menace jihadiste et d'économie en berne. Que s'est-il passé ?

dans

A l'exception des Frères musulmans, aucune autre force politique n'a annoncé son intention de manifester, ce lundi, pour l'anniversaire du soulèvement contre Hosni Moubarak. ​La police a néanmoins renforcé son dispositif de sécurité au Caire, notamment dans le centre-ville, où la place Tahrir, haut lieu de la contestation en 2011, est bouclée.

Le 25 janvier 2011 sur la place Tahrir, les Egyptiens, majoritairement des jeunes, se rassemblaient jour après jours pour réclamer pain, liberté, justice sociale et dignité. Deux semaines plus tard, ils obtenaient le départ du président Hosni Moubarak qui avait régné sur le pays sans partage pendant près de trente ans - aujourd'hui son procès pour le meurtre de manifestants est toujours en cours.
Ils étaient pleins d'espoir et les regards du monde entier étaient braqués sur eux. Aujourd'hui, l'enthousiasme a cédé la place à la colère et à la désillusion après cinq années agitées. 

Qu'est devenue la génération Tahrir ?

Que sont devenus les jeunes de la place Tahrir, qui avaient secoué les stéréotypes sur le monde arabe ? La conscience révolutionnaire perdure-t-elle en Egypte ? Témoignage de la photographe Pauline Beugnies, auteure du recueil de photos Génération Tahrir, en direct du Caire dans notre spéciale Egypte de Magreb Orient Express (MOE) :

BeugniesMOE/Egypte


Pour le journaliste et écrivain spécialiste de l'Egypte Robert Solé, les gens ont changé et l'image du pays, elle aussi, a changé : "Il y a beaucoup de désillusions, car les objectifs n'ont incontestablement pas été atteints, mais les gens ont compris, avec déception, qu'une démocratie ne s'installe pas en quelques jours. Ils ont tiré beaucoup de leçons de ce qui s'est passé et de ce qui a suivi ces cinq dernières années," explique-t-il sur le plateau de MOE.

Une population divisée

La photographe Pauline Beugnies, qui travaille depuis des années au Caire, ressent la division qui s'est instituée au sein de la population égyptienne : "La société est très divisée. Ce très beau moment d'unité qu'elle a connue en janvier 2011 a été étouffé par le régime. Le système a réussi à la diviser et les classes populaires se sentent aujourd'hui exclus de tout processus politique."

La révolution de la place Tahrir était-elle aussi celles des campagnes et des quartiers populaires ? Comment des villageois se sont-ils sentis reliés à cette révolution d'origine urbaine ?
Dans son documentaire Je suis le peuple, la documentariste Anna Roussillon a filmé la révolution depuis un village pendant trois ans, avec toutes ses hésitations, ses peurs, ses revirements : "La révolution ? Tu n'as qu'à la regarder à la télévision !" lui lance Fahraj, un paysan de l'arrière-pays de Louxor.

Anna Roussillon était l'invitée de MOE spéciale Egypte : "Fahraj incarne le cheminement de pensée et les tiraillements de l'Egypte sur des notions comme la démocratie, la religion, le vote. Autant de notions qui ne sont ni évidentes, ni faciles, contrairement à la vision binaire répandue en occident sur les événements en Egypte."

Regardez un extrait de Je suis le peuple :
 

Je suis le peuple

L'opposition laminée

En juin 2012, Mohamed Morsi, le candidat des Frères musulmans, était élu démocratiquement ; il sera chassé du pouvoir un an plus tard par le général Sissi. Depuis, plus de 15 000 Frères musulmans - mouvement déclaré "terroriste" - et sympathisants sont emprisonnés et des centaines ont été condamnés à mort dans des procès de masse expéditifs dénoncés par l'ONU.

L'opposition laïque et de gauche n'est pas en reste, comme le Mouvement du 6-Avril. A la pointe de la contestation de 2011, ce mouvement est aujourd'hui interdit. Plusieurs de ses dirigeants sont derrière les barreaux sous l'accusation d'incitation à la violence. Moustapha Maher, 28 ans, un des fondateurs du Mouvement du 6-Avril ne dort plus chez lui et limite ses déplacements au maximum. Il craint "qu'on lui colle une accusation et qu'on l'emprisonne".

Colère et espoirs douchés

Pour Karim Bitar, chercheur à l'Institut des Relations internationales à Paris, il est "aujourd'hui clair que la contre-révolution a triomphé et que tous les espoirs ont été douchésAprès avoir été confisquée, la révolution a été enterrée", continue le chercheur selon lequel les nouvelles autorités ont "réussi à domestiquer la totalité des contre-pouvoirs traditionnels (justice, média, Parlement)."

"Il est très difficile pour les journalistes et les photographes de travailler dans la rue," confirme Pauline Beugnies. Le pouvoir veut "s'approprier l'espace public", déplore l'éditeur Mohamed Hachem. Le mois dernier, la police y a fait une descente dans sa maison d'édition, Merit, installée près de la place Tahrir, avant une cérémonie de dédicaces de l'auteur d'un livre sur la corruption.


Pour Gamal Eid, directeur du Réseau arabe des droits de l'Homme, basé au Caire, l'état des droits de l'Homme "est pire qu'il ne l'était sous Moubarak ou sous le règne des Frères musulmans". De son côté, Saïd Boumedouha, d'Amnesty International, déplore : "Les Egyptiens assistent, forcés, au retour de leur pays à un Etat policier". Fatigués par les années d'instabilité ayant suivi la révolte, les Egyptiens ont soutenu dans un premier temps M. Sissi, ne voyant pas d'autre alternative. Mais aujourd'hui, ils "sont en colère. Leur situation économique et sociale empire de jour en jour", affirme Hazem Hosni, professeur de sciences politiques au Caire.

Terrorisme et économie en berne

Le secteur touristique, pilier de l'économie, a subi de plein fouet le contrecoup de l'instabilité politique puis des violences jihadistes à partir de 2013. Le crash dans le Sinaï d'un avion russe transportant des touristes, revendiqué par le groupe jihadiste Etat islamique, lui a porté un nouveau coup dur fin 2015. Les violences jihadistes ont cependant principalement ciblées les forces de l'ordre, faisant des centaines de morts dans leurs rangs.

Le point sur le programme de stabilisation économique du gouvernement Sissi avec Grégory Fontana :

Economie Egypte 5 ans après
Commentaires de Gregory Fontana

Les dates clés de ces cinq dernières années 

25 janvier 2011 : début de manifestations massives contre Moubarak.
1er février 2011 : plus d'un million de manifestants dans le pays et une marée humaine place Tahrir, au Caire.
11 février 2011 : Moubarak démissionne et remet ses pouvoirs au Conseil suprême des forces armées, dirigé par le maréchal Hussein Tantaoui. La répression du soulèvement a fait au moins 850 morts.
L'armée promet alors une "transition pacifique" vers "un pouvoir civil élu".
De novembre 2011 à janvier 2012 : élections législatives. Les islamistes remportent près des deux tiers des sièges de députés, dont près de la moitié pour les seuls Frères musulmans.
Juin 2012 : le Parlement est dissous en raison d'un vice juridique.
30 juin 2012, le candidat des Frères musulmans Mohamed Morsi devient le premier président démocratiquement élu (51,73%) du pays. Il est aussi le premier islamiste et le premier civil à présider le pays.
Août 2012 : Morsi écarte le maréchal Tantaoui, ministre de la Défense, et le remplace par le général Abdel Fattah al-Sissi, chef du renseignement militaire.
3 juillet 2013, après des manifestations monstres réclamant le départ de Morsi, l'armée le destitue et l'arrête. Celui-ci dénonce un coup d'Etat et appelle ses partisans à défendre sa "légitimité". Sissi annonce que le président de la Haute cour constitutionnelle Adly Mansour prend la direction du pays.
14 août 2013 : les forces de l'ordre lancent l'assaut sur deux places du Caire où campaient des milliers de pro-Morsi. Quelque 700 d'entre eux sont tués en quelques heures. Au total, plus de 1400 manifestants pro-Morsi ont été tués dans cette vague de répression, des dizaines de milliers de ses partisans emprisonnés et des centaines, dont Morsi, condamnés à mort.
Fin 2013 : les Frères musulmans sont déclarés "organisation terroriste".
Janvier 2014 : une nouvelle Constitution, renforçant les pouvoirs de l'armée, est approuvée.
8 juin 2014 : Sissi, élu président (96,9%) après avoir éliminé toute opposition, islamiste d'abord, puis libérale et laïque, prête serment au cours d'une cérémonie qui entérine son pouvoir de fait. 
Fin 2015 : élection d'un nouveau Parlement, très largement acquis à Sissi.
10 févier 2015 : Le Caire et Moscou signent un accord pour construire la première centrale nucléaire en Egypte, lors d'une visite de Vladimir Poutine, reçu en grande pompe par son homologue égyptien.
16 février 2015 : des avions de combat bombardent des positions de l'organisation Etat islamique (EI) en Libye, quelques heures après que ce groupe a revendiqué la décapitation de 21 chrétiens coptes égyptiens capturés dans ce pays voisin.
10 octobre 2015 : le Premier ministre français Manuel Valls conclut la vente à l'Egypte de deux navires militaires Mistral et exprime à Sissi un soutien appuyé à une Egypte "stable et forte". La France a signé avec l'Egypte de très gros contrats de vente d'armements. Le Caire avait acheté en février notamment 24 avions de combat Rafale.
31 octobre 2015 : les 224 occupants d'un Airbus A321 russe périssent dans le crash de leur appareil dans le Sinaï, revendiqué par l'EI. Moscou confirme que celui-ci a été provoqué par l'explosion d'une bombe. Une branche égyptienne de l'EI, particulièrement active dans le nord de la péninsule, a tué des centaines de policiers et de soldats.
En décembre, l'Arabie saoudite, soutien financier de l'Egypte, promet d'investir 8 milliards de dollars et d'apporter une aide pétrolière pendant cinq ans. L'Egypte est membre de la coalition arabe qui, sous commandement saoudien, est intervenue fin mars au Yémen contre les rebelles chiites Houthis, soutenus par l'Iran.
Le 21 janvier 2016, le président chinois Xi Jinping signe 15 milliards de dollars de contrats économiques avec l'Egypte.