Egypte et Arabie saoudite, acheteurs des navires Mistral ?

Le Vladivostok dans le port de Saint-Nazaire, le 5 septembre 2014. C'est l'un des deux Mistral que la France n'aura finalement pas livré à la Russie.
Le Vladivostok dans le port de Saint-Nazaire, le 5 septembre 2014. C'est l'un des deux Mistral que la France n'aura finalement pas livré à la Russie.
©AP Photo/David Vincent

Après avoir trouvé un accord avec la Russie sur l’annulation de la livraison des Mistral, la France pourrait avoir deux nouveaux acheteurs : l’Egypte et l’Arabie saoudite. Quels sont leurs intérêts et ceux de la France dans cette potentielle transaction ? Explication.

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D’un échec aux Mistral gagnants ? Cette semaine pourrait amorcer la fin du feuilleton franco-russe qui occupe depuis de longs mois les Unes des journaux.

Dénouement en deux temps

Un accord a finalement été trouvé, en ce début de mois d’août, entre Paris et Moscou après l’annulation de la livraison des « bâtiments de projection et de commandement (BPC) » Mistral construits par la France pour la Russie. Transaction suspendue pour sanctionner la Russie en raison de la crise en Ukraine.
 
Après des tergiversations de part et d’autre, le président français annonce le 6 août que « seront remboursées aux Russes les sommes qui avaient été versées et les frais qui avaient été occasionnés », et d’ajouter que la France ne versera « aucune pénalité » aux Russes suite à cette rupture de contrat. Le ministre français de la Défense, Jean-Yves le Drian, a précisé ensuite que le remboursement sera un peu inférieur à 1,2 milliard d’euros.

Accord conclu. Contentieux réglé. « Chacun a mis de l’eau dans son vin », observe Nina Bachkatov, professeure de sciences politiques à l’université de Liège et journaliste pour le site Inside Russia and Eurasia. « Les Français ont finalement accepté de payer tout ce que les Russes avaient déboursé, et les Russes n’ont pas demandé de compensation pour rupture de contrat. » 

Nina Bachkatov explique que si les deux pays ont fini par trouvé un terrain d’entente c’est parce que « les Russes ont toujours considéré que ce n’était pas une décision autonome française, mais que cela répondait à des pressions des Etats-Unis, de l’Otan, et de certains partenaires européens. » Elle ajoute : « Je ne suis pas certaine que les Russes ne soient pas peu fiers d’offrir une porte de sortie à Hollande sur ce dossier. »

Soulagement russe

Les Russes qui s’évitent un nouveau conflit européen, s’en sortent bien politiquement. Et militairement, c’est aussi « un soulagement », souligne Nina Bachkatov.  « Il y a toujours eu un débat en Russie parmi les marins, et notamment les experts militaires, sur le fait que ce n’était pas le genre de bateau dont le pays avait besoin. C’est un porte-hélicoptère extrêmement vulnérable qui doit être accompagné d’unités de défense. » Avec ce remboursement, « la Russie récupère beaucoup d’argent avec un rouble dévalué. Ils peuvent alors consacrer cet argent au type de bateau dont ils ont vraiment besoin pour leur flotte. »

Deux marins russes à Saint-Nazaire, le 5 septembre 2014, où ont accosté les deux navires Mistral que la France n'a pas livrés à la France.
Deux marins russes à Saint-Nazaire, le 5 septembre 2014, où ont accosté les deux navires Mistral que la France n'a pas livrés à la France.
©AP Photo/David Vincent

Si la Russie s’en sort finalement bien, qu’en est-il de la France ? Paris se retrouve avec deux navires spécialement construits pour les Russes dont il va falloir changer les systèmes de télécommunication, la documentation ou les interfaces homme-machine toutes en cyrillique. Le coût de l’adaptation des navires à de nouveaux clients a été estimé à plusieurs dizaines, voire centaines de millions d’euros par le constructeur des Mistral.

Une liste de potentiels repreneurs commence alors à circuler : Canada, Chine, Inde, Brésil, Australie ?

Quels acheteurs ?

De son côté, François Hollande se veut rassurant, alors qu’il se rend le 6 août en Egypte pour l’inauguration de la nouvelle voie du canal de Suez. Il y est reçu en tant qu’ « invité d’honneur » du président égyptien Al-Sissi. Le chef de l'Etat français assure que ces navires « suscitent une certaine demande de la part de beaucoup de pays, et il n’y aura aucune difficulté pour trouver un preneur. » Mais à quel prix ?

L’assurance de François Hollande n’était pas étrangère à l’information révélée par Le Monde quelques heures après cette déclaration du président. Le quotidien français titre vendredi 7 août que « l’Egypte et l’Arabie saoudite "sont prêtes à tout pour acheter les deux navires" » Mistral.

Les présidents français et égyptiens à Paris le 26 novembre 2014 pour l'accord de vente des Rafale.
Les présidents français et égyptiens à Paris le 26 novembre 2014 pour l'accord de vente des Rafale.
©AP Photo/Christophe Ena

Les présidents français et égyptiens ont, selon le quotidien, mis à profit cette cérémonie d’inauguration du canal de Suez pour discuter partenariat stratégique et nouveaux contrats. Après l’accord signé en novembre 2014 sur la vente de 24 Rafale et d’une frégate, l’Egypte est désormais candidate à l’achat des deux navires.
 
Quels intérêts peuvent avoir la France, mais aussi l’Egypte et l’Arabie saoudite dans cette transaction militaire ?

Explications de Stéphane Lacroix, spécialiste du Moyen Orient, chercheur au CERI de Sciences Po Paris.


Quel intérêt a la France de vendre ses Mistral à l’Egypte et à l’Arabie saoudite ?
 
Cela s’inscrit dans une relation très étroite nouée ces derniers mois, et même depuis le début de la présidence Hollande. Avec ce rapprochement avec l’Arabie saoudite,  Hollande est dans une sorte de lune de miel avec les pays du Golfe et leur allié égyptien à qui on vient de vendre des Rafale.
 
François Hollande était l’invité d’honneur du sommet du Conseil de la coopération du Golfe (en mai dernier, ndlr) avant de l’être aussi à l’inauguration du canal de Suez (jeudi 6 août, ndlr).
 
Cette vente pourrait s’inscrire dans la continuité de cette relation aujourd'hui très forte. Outre son intérêt économique évident, la France mise sur l’Egypte et l’Arabie saoudite pour garantir la stabilité du Moyen Orient, en particulier face à Daesch.
 
Pourquoi l’Egypte et l’Arabie saoudite sont-elles preneuses des navires français ?
 
C’est à la fois pour des raisons militaire et politique. Militairement, les Saoudiens demandent à leurs alliés égyptiens d’en faire un peu plus. Ils voudraient, en particulier, qu’ils patrouillent dans la mer Rouge pour empêcher des livraisons d’armes le long de la côte. Ça fait un peu parti de cette stratégie saoudienne de renforcement de l’armée égyptienne, dans le but d’une participation accrue à l’effort de guerre au Yémen  (où l’Arabie saoudite intervient militairement aidée par l'Egypte, ndlr).
 
Au niveau politique, l’une des conclusions qu’ont tiré l’Arabie saoudite et l’Egypte de ce qu’il s’est passé ces dernières années, c’est qu’ils ne peuvent plus se contenter de s’appuyer sur le partenaire américain. Ils ont besoin de diversifier leurs partenariats et leurs alliés en Occident. Ils voient dans la France un partenaire occidental différent des Etats-Unis, un partenaire qu'ils perçoivent  - à tort ou à raison - comme plus indépendant.
 
Ils considèrent la France comme un contrepoids utile qui leur offre aussi un pied en Europe. A travers le renforcement de ces relations avec la France, ils espèrent un renforcement des relations avec l’Europe.
 
Ce renforcement leurs relations a aussi, dans le cas de l’Egypte, le but de faire avaler « la pilule » Sissi. On a un président français tellement désireux d’obtenir des résultats économiques que, finalement, la question des droits de l’Homme en Egypte lui importe assez peu. Il fait passer l’économie bien avant.

La présence de François Hollande était importante jeudi 6 août (inauguration du nouveau canal de Suez, ndlr) pour la légitimation du régime de Sissi. Cela permet à Sissi de montrer que l’Egypte s’est normalisée en termes de relations internationales, qu’elle est redevenue complètement fréquentable, alors qu’il y a à peine deux ans, un certain nombre de pays avaient émis des doutes.
 
La France n’avait jamais été le pays le plus vocal. Mais il y a deux ans, les Américains avaient quand même suspendu l’aide militaire à l’Egypte après le coup d’Etat contre Mohamed Morsi (chef de Frères musulmans, en 2013, ndlr)
 
Il y a quand même cette idée politique d’utiliser la France pour redorer le blason d’un régime qui est toujours en train de se légitimer et qui sait que l’on n’a pas oublié qu’il était arrivé par un coup d’Etat.
 
N’est-ce pas paradoxal, côté français, de tourner le dos à la Russie à cause de la guerre en Ukraine, tout en considérant les marchés égyptiens et saoudiens, des pays peu respectueux du droit international ?
 
Il y a une vraie hypocrisie, qui me surprend aussi beaucoup. Tout ceci n’a pas trop de cohérence. D’un côté, la France s’oppose en Syrie à une dictature et demande un gouvernement démocratique. En Irak, on parle de gouvernement plus inclusif. Et en Egypte, on s’affiche à côté du pire dictateur de l’histoire égyptienne. Il y a une vraie incohérence sur l’histoire des Mistral.
 
Sissi et Poutine ont, de toute façon,  beaucoup en commun. Sissi est un grand admirateur de Poutine. Le Premier ministre russe, Dimitri Medvedev était d’ailleurs présent le 6 août à l’inauguration du canal de Suez.
 
Le rapprochement entre l’Egypte et la Russie est évidemment politique parce que la Russie se cherche des alliés diversifiés qui regardent eux aussi du côté de la Russie.  Mais c’est aussi parce qu’il y a une sorte de fascination de Sissi pour Poutine. C’est un peu le même, l’idée de l’homme fort, un peu macho. On retrouve chez eux un peu la même construction d’image.