Egypte-Hamas : une médiation impossible ?

Une Palestinienne au milieu des ruines le 24 juillet 2014 dans la Bande de Gaza © AFP
Une Palestinienne au milieu des ruines le 24 juillet 2014 dans la Bande de Gaza © AFP

Ces derniers jours, le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon et le secrétaire d’Etat américain John Kerry se sont pressés en Egypte où se déroulent les négociations d’un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas. Mais le groupe islamiste palestinien qui n’a pas été consulté en amont, a refusé de signer un premier accord proposé le 15 juillet. Ce refus a mis, à nouveau, en lumière des tensions dans les relations politiques qui unissent l’Egypte au Hamas depuis des années. Explications.

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Égypte-bande de Gaza : union politique

L'Égypte partage bien plus qu’une frontière avec la bande de Gaza.  De 1948 à 1967, le Caire a gouverné ce territoire palestinien avant la guerre des Six jours et la conquête par Israël.  Pendant cette période notamment, un lien politique s’est tissé : « La situation des Frères musulmans dans la bande de Gaza a toujours été dépendante du niveau de tolérance que les Égyptiens accordaient à la confrérie égyptienne », explique Leïla Seurat, docteure en sciences politiques et auteure d’une thèse sur la politique étrangère du Hamas depuis 2006. Le Hamas mouvement politique islamiste est une branche des Frères musulmans en Palestine.

L’Égypte : un médiateur privilégié

« L’Égypte a souvent été impliquée mais l’a été davantage après la partition entre la bande de Gaza et la Cisjordanie en juin 2007 », explique Aude Signoles, spécialiste du Proche Orient, universitaire à Science Po Aix-en-Provence et chercheure associée à l’Iremam . « Au départ, Israël ne voulait pas négocier directement avec le Hamas, considéré comme une organisation terroriste  et qui tenait la bande de Gaza. (…) Israël cherchait des médiateurs. L’Égypte en tant que voisin était le bienvenu. »

L’Égypte joue donc régulièrement le rôle de médiateur notamment lors des dernières opérations israéliennes : Plomb durci (2008) et Pilier de défense (2012). Comme le rappelle Leïla Seurat, « le conseil supérieur des forces armées  qui gérait les affaires de l’Égypte après la chute de Moubarak » s’est également occupé des négociations concernant la libération du soldat israélien Gilad Shalit contre 1027 prisonniers palestiniens.


L'ancien président égyptien Hosni Moubarak ©AFP
L'ancien président égyptien Hosni Moubarak ©AFP
Une confiance limitée

Ce rôle accru de l’Égypte n’est, tout d’abord, pas très bien vue par le Hamas qui nourrissait une certaine « suspicion », « parce qu’à l’époque d’Hosni Moubarak (président égyptien de 1981 à 2011, ndlr), le gouvernement égyptien était beaucoup plus proche de son ennemi le Fatah, la Cisjordanie, donc de Mahmoud Abbas, le chef de l’Autorité palestinienne », indique Aude Signoles.

Hosni Moubarak accédait alors très peu aux demandes du Hamas concernant l’ouverture de la frontière avec la bande de Gaza. « Il répondait plus favorablement aux appels d’Israël qui lui demandait de bombarder les tunnels et de ne pas laisser se développer cette économie parallèle. Ce n’était pas un gouvernement objectivement pro-Hamas », explique Aude Signoles. 

Un Egyptien embrassant le portrait de Mohamed Morsi lors de son élection en 2012 ©AFP
Un Egyptien embrassant le portrait de Mohamed Morsi lors de son élection en 2012 ©AFP
Désaveu des Frères musulmans

Ce lien unissant les Frères musulmans de la bande de Gaza et d’Égypte s’est renforcé après l’accession à la présidence égyptienne en 2011 de Mohamed Morsi, ancien chef de la confrérie. En dépit de ce contre-pouvoir que constituaient une armée très puissante et les services de renseignements « le Hamas a pu bénéficier d’une certaine sympathie de Morsi », indique Leïla Seurat.

Le Hamas accepte plus facilement la proposition de cessez-le-feu avec Israël en 2012 lors de l’opération Pilier de défense. Mais pas question d’idéaliser pour autant la relation qui se noue des deux côtés de la frontière.

Les Palestiniens de la bande de Gaza attendaient un peu plus de soutien économique et pas seulement politique de la part de Morsi. En vain. « Il ne faut pas non plus penser que les Frères musulmans égyptiens ont été totalement du côté du Hamas, souligne Aude Signoles. Ils ont poursuivi la politique de bombardement des tunnels (reliant l’Égypte à Gaza, ndlr) que demandait l’État d’Israël. (…) Un peu plus loin, à la frontière sud-est dans le Sinaï, des groupes de Bédouins ont été vu par le régime de Morsi comme de potentiels déstabilisateurs de cette frontière avec Israël où ils auraient attaqué plusieurs postes de police. Ces actions pesaient négativement sur le tourisme dans cette région. On suspectait des liens de contrebande ou économique entre ces groupes de Bédouins et le Hamas. Donc les Frères musulmans égyptiens ont continué leur politique de surveillance et de fermeture de cette frontière pour mettre fin à l’économie informelle des tunnels. Le passage des personnes s’est amélioré mais pas celui des marchandises. »

Divorce avec Sissi

Le 3 juillet 2013, l’éviction de Morsi par le coup d’État du maréchal Sissi qui devient président en juin 2014, change la donne pour les Frères musulmans. La destruction des tunnels qui assurent une rentrée d’argent au Hamas grâce aux taxes prélevées sur les échanges de marchandises, s’accélère. « Sissi a considéré (le Hamas, ndlr) comme une organisation terroriste au même titre que tout le leadership des Frères égyptiens, qui sont en prison », explique Leïla Seurat. « Et puis surtout, les Palestiniens ou quelques dirigeants du Hamas présents en Egypte, ont été diabolisés, pourchassés, emprisonnés, parce que les Frères musulmans ont été étiquetés par le régime de Sissi comme des terroristes », souligne Aude Signoles. C’est ce qui ressort de ses dernières actions. Cette opposition s’est confirmée ces derniers jours lorsque l’Egypte n’a pas consulté le mouvement palestinien avant de déposer la proposition de cessez-le-feu le 15 juillet dernier. Le sens de la communication s’est inversé. Désormais, c’est d’abord avec Israël que l’Égypte négocie les conditions d’un accord.

En Égypte, la scission avec Hamas semble consommée et la presse relaie la position du gouvernement.

Décryptage de notre éditorialiste Slimane Zeghidour

23.07.2014Interview par Mohamed Kaci
Décryptage de notre éditorialiste Slimane Zeghidour

Abou Obeida, porte-parole officiel de la brigade Ezzedine al-Qassam, branche armée du Hamas, le 3 juillet 2014 à Gaza ©AFP
Abou Obeida, porte-parole officiel de la brigade Ezzedine al-Qassam, branche armée du Hamas, le 3 juillet 2014 à Gaza ©AFP


Sur le plan de la sécurité, les Égyptiens « considèrent que le Hamas est responsable de certaines attaques commanditées par certains membres du Hamas et de sa branche militaire sur le territoire égyptien, explique Leïla Seurat. C’est un dossier de sécurité auquel très peu de personnes ont accès. Mais a priori, les Égyptiens ont un dossier assez conséquent sur l’implication du Hamas sur la scène intérieure égyptienne. Notamment sur la destruction de la prison égyptienne Wadi el-Natroun en 2011 (lien en anglais) qui a libéré une partie de la direction politique des Frères musulmans dont Mohamed Morsi alors présent dans cette prison. »



Manifestation de Palestiniens ©AFP
Manifestation de Palestiniens ©AFP
La bande de Gaza : personne n’en veut

Mais la position actuelle de l’Égypte révèle une réalité : « Personne ne veut de la bande de Gaza alors que la donne est différente sur la Cisjordanie », souligne Aude Signoles. 
« L’Égypte ne veut absolument plus s’occuper de la bande de Gaza », explique également Leïla Seurat. Mais Israël qui ne veut pas d’un État palestinien, souhaite détacher Gaza de la Cisjordanie quitte à laisser la bande de Gaza à l’Égypte.

Israël aurait donc aussi intérêt à garder un Hamas affaibli politiquement mais toujours efficace militairement pour gérer ce territoire palestinien : « Si le Hamas est trop faible pour exister militairement et surtout politiquement, pour gérer plus d’un million d’habitants, il n’y a plus personne si ce n’est des groupuscules armés djihadistes vraiment anti-israéliens, explique Aude Signoles. Personne n’y a intérêt. Pas plus Israël que l’Égypte car cela pourrait être une base arrière de groupes pouvant semer la zizanie en Égypte et le trouble sécuritaire à la frontière israélienne. »

Le président égyptien Al-Sissi ©AFP
Le président égyptien Al-Sissi ©AFP
Intérêt régional et national égyptien

L’implication égyptienne dans les négociations pour un cessez-le-feu entre Hamas et Israël illustre aussi une nouvelle volonté du Caire de marquer sa présence sur les scènes politiques internationale, régional et nationale. « Pendant sa présidence, Mohamed Morsi avait été très centré sur une problématique intérieure. L’Égypte était considérée comme s’étant elle-même mise à l’écart, trop préoccupée par des problématiques internes et ne pouvant plus jouer son rôle de chef de file régional », observe Aude Signoles. Sissi veut se démarquer de son prédécesseur pour dire aux Égyptiens, "regardez c’est le grand retour de la grande Égypte qui a son mot à dire dans le conseil régional et qui peut être médiateur dans bien des dossiers. L’Égypte n’est pas affaibli, c’est une puissance qui compte !" » Le président Sissi compte ainsi redorer son blason auprès d’autres puissances internationales après avoir été remise en cause lors de son coup d’état.

Dans la région, d’autres acteurs pourraient entrer dans le cercle des négociations entre Hamas et Israël : la Turquie et le Qatar, soutiens politique et financier des Frères musulmans palestiniens. Deux pays qui entretiennent de très mauvaises relations avec l’Égypte de Sissi qui veut rester maître des règles de ce « jeu » diplomatique.