Egypte : les 26 hommes arrêtés au hammam sont acquittés

Un accusé explose de joie à l'annonce de son acquittement, ce lundi 12 janvier.
Un accusé explose de joie à l'annonce de son acquittement, ce lundi 12 janvier.

Accusés de "débauche" pour "orgies homosexuelles" dans un hammam public sur dénonciation d'une journaliste, 26 hommes étaient brutalement arrêtés le 7 décembre dernier. La justice égyptienne vient de les acquitter, un verdict sans précédent dans un pays où l'homosexualité est mal perçue.

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Les 26 hommes sont interpellés le 7 décembre dans un hammam public du quartier d'Azbakeya, dans le centre du Caire, et leur arrestation déchaîne la Toile. En cause notamment, son contexte : c'est une journaliste égyptienne, Mona Iraqi, qui a contacté la police pour traquer 33 hommes, dont 26 seront jugés. Quand les forces de l'ordre débarquent, elle est aux premières loges pour filmer la scène.

Les images de la descente policière sont alors diffusées sur une chaîne de télévision privée, montrant les prévenus à moitié nus, portant seulement leurs sous-vêtements ou une serviette autour de la taille. "Ces hommes ont été arrêtés dans un hammam, nus ou à moitié découverts… ce qui paraît relativement normal dans un hammam… Mais cela est perçu comme une preuve suffisante pour arrêter ces personnes, au motif qu’elles auraient des relations homosexuelles", regrettait Hassiba Hadj Sahraoui, directrice adjointe du programme Moyen-Orient Afrique du Nord à Amnesty International. Le procès a commencé le 21 décembre devant un tribunal correctionnel du Caire.
Arrestation des 26 hommes le 7 décembre 2014. En haut à droite, en bleu, Mona Iraqi filme la scène.
Arrestation des 26 hommes le 7 décembre 2014. En haut à droite, en bleu, Mona Iraqi filme la scène.

"La cour a décidé d'acquitter tous les accusés", a statué le juge, sans justifier son verdict. Placés dans un box grillagé, les 26 hommes ont aussitôt laissé éclater leur joie, en criant "Dieu est grand". Ils ont ensuite été transférés au commissariat en vue de leur libération. "Vive la justice", ont-ils scandé avec leur famille à la sortie du tribunal. "Enfin, un tribunal égyptien prononce un verdict conforme à la loi dans une affaire de ce genre," s'est félicité l'avocat de la défense, Ahmed Hossam.

Mona Iraqi, elle, a essuyé de sévères critiques de la part de ses confrères de la presse, et les familles des victimes envisagent désormais de porter plainte contre elle. Le chroniqueur et journaliste d'origine syrienne Danny Ramadan, qui ne cache pas son homosexualité, demande, lui, le renvoi de la journaliste.

"Journalist" @Mona_Iraqi publicly accused them of male prostitution. Now, they are free; and she should be fired. http://t.co/uBcXipr7bd

— Danny Ramadan (@DannySeesIt) 12 Janvier 2015

La "journaliste" @Mona_Iraqi les a accusés de prostitution.
Aujourd'hui, ils sont libres ; elle devrait être renvoyée


Absence de preuves
                  
"C'est génial et sans précédent en Egypte," a confirmé Scott Long, un militant américain des droits de l'Homme qui suivait l'affaire de près. Parmi les prévenus se trouvent aussi le propriétaire et quatre employés du hammam, jugés pour "administration d'un lieu de débauche". Les 21 autres étaient accusés de "débauche et d'attentat à la pudeur".
"Mais il n'y avait aucune preuve contre eux," affirme un autre avocat de la défense, Islam Khalifa. "Grâce à Dieu, la vérité a été révélée," pleurait de joie Hanan, mère de l'un des acquittés. "Mon fils se trouvait dans le hammam avec son ami pour se laver avant son mariage", a-t-elle affirmé. "L'affaire était montée de toute pièce et allait détruire la vie de 26 familles," s'est emporté Sayed, le frère d'un autre ex-accusé.
                
 
Précédentes condamnations
                  
Si la loi égyptienne n'interdit pas formellement l'homosexualité, plusieurs personnes ont été condamnées ces dernières années pour avoir pris part à des fêtes rassemblant des homosexuels. Ces affaires ont défrayé la chronique dans des médias égyptiens toujours prompts à les dénoncer, voire à publier des photos.

Le verdict de lundi est inédit, alors que les autorités sont accusées d'avoir intensifié leur répression à l'encontre de la communauté gay depuis l'arrivée au pouvoir de l'ex-chef de l'armée et actuel président Abdel Fattah al-Sissi, après la destitution de l'islamiste Mohamed Morsi en juillet 2013. En septembre, l'ONG Human Rights Watch accusait ainsi les autorités d'avoir "à plusieurs reprises arrêté, torturé et détenu des hommes soupçonnés de conduite homosexuelle". Fin décembre, huit hommes ont été condamnés à un an de prison après être apparus dans une vidéo filmée, selon le parquet, lors d'un "mariage gay". Et au moins 150 personnes ont été arrêtées en 2014, soupçonnées d'homosexualité, selon des défenseurs des droits de l'Homme et militants LGBT.

Le verdict de lundi est une "victoire pour la justice" estime Dalia Abdel Hamid, experte de l'Initiative égyptienne pour les droits individuels (EIPR), même si "l'acquittement ne va pas faire disparaître la stigmatisation qui pèse sur ces gens et leur famille." Bouthaina Halim, jeune lesbienne de 34 ans, reconnaît que le verdict est "une victoire qui mérite d'être célébrée" mais souligne qu'il ne s'agit pas d'une "victoire pour la liberté de choix de l'orientation sexuelle, que l'Etat et les médias continueront de criminaliser et de persécuter."

L'émotion à l'annonce du verdict

12.01.2015Par Emmanuelle Godard
L'émotion à l'annonce du verdict

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