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La condamnation à mort du président Morsi embarrasse les alliés de l’Égypte

Mohamed Morsi le 16 mai 2015 lors de son procès<br />
<sup>AP Photo/Hassan Ammar</sup>
Mohamed Morsi le 16 mai 2015 lors de son procès
AP Photo/Hassan Ammar

Confirmée le 16 juin, la condamnation à mort – parmi une centaine d’autres - du premier et dernier président égyptien démocratiquement élu embarrasse les occidentaux, bien accommodés dans l’ensemble des exactions du nouveau régime allié.

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« Parodie de justice » pour Amnesty international, procès politiques  pour Human rights watch, et … « verdict grotesque » pour les Frères musulmans directement ciblés : les épithètes n’ont pas manqué pour qualifier la confirmation le 16 juin 2015 de la condamnation à mort de l’ex-président égyptien Mohamed Morsi (prononcée le 16 mai par un tribunal du Caire, après une autre de vingt ans de prison puis à la réclusion à vie pour des charges différentes) et d’une centaine d’autres prévenus.

En dépit de la gravité de l’enjeu et des circonstances, « grotesque » semble à certains égards le terme approprié. S’il n’est pas précisément une oie blanche et si les charges - aussi confuses que diverses - qui lui sont imputées ne sont pas toutes infondées, Mohamed Morsi se trouve être le seul président de l’histoire d’Égypte élu lors d’un processus démocratique. Le scrutin qui l’a porté au pouvoir en 2012 – un ans après la révolution de la place Tahrir - n’était nullement écrit d’avance, ni sa victoire.

Ascension d’un Frère

Manifestation Place Tahrir en avril 2011<br />
<sup>AP Photo/Khalil Hamra</sup>
Manifestation Place Tahrir en avril 2011
AP Photo/Khalil Hamra

Ingénieur et universitaire sexagénaire formé aux États Unis où il a vécu une dizaine d’années (deux de ses enfants ont la nationalité américaine) mais fils de paysan, Morsi est un haut dirigeant des Frères musulmans peu connu du grand public, député depuis 2005,  lorsque surviennent les événements de 2011. Ceux-ci le propulsent au premier plan lui donnant notamment un rôle de négociateur avec les services de sécurité du régime en déroute.

Nullement charismatique, il représente à la présidentielle qui suit le parti Liberté et justice (émanation des Frères musulmans) par défaut, la candidature de l'homme d'affaires Khaïrat al Chater, initialement pressenti, se trouvant invalidée. On le surnomme alors « la roue de secours ». Sans grand relief, sa campagne cible en particulier l’électorat musulman conservateur avec un slogan : « l’islam est la solution » mais aussi, pour les autres, la promesse d’être « le président de tous les Égyptiens ». Il recueille 25 % des voix au premier tour et, contre l’ancien Premier ministre de Moubarak qui incarne l’ancien régime, le Général Ahmed Chafik, 51, 7 % au second, ralliant une partie des votes libéraux et « gauchistes ».  Victoire étroite, au regard des scores fabriqués jusqu'alors en usage mais nette et d'ailleurs peu contestée. Mohamed Morsi est proclamé président de la République le 24 juin 2012.

Dans les mois qui suivent, il parvient à tenir en respect le Conseil supérieur des forces armées, siège d’une puissance militaire qui ne s’est pas rendue. Contrairement à ce qui sera dit, il n’instaure pas de dictature islamique – il touche peu à la justice, la police ou l’armée - mais il s’isole progressivement par ses maladresses, incapable même d’utiliser à son profit le considérable pouvoir qu’il s’octroie par la déclaration constitutionnelle de novembre 2012. Des affrontements meurtriers se produisent en décembre. Il devient dès lors la cible d’une vive campagne hostile tant internationale qu’à l’intérieur, où se lève une opposition croissante mêlant partisans de la démocratie à ceux de l’ancien régime.

Un front « spontané »

Moins spontané qu’il ne le prétend mais vite irrésistible, le mouvement qui en naît, Tamarrod (« rébellion ») réunit, selon lui, 22 millions de signatures en juin 2013 dans une pétition réclamant la tenue d’une élection présidentielle anticipée. Fort de ce succès, il lance à Morsi un ultimatum exigeant sa démission avant le 2 juillet. Le 30 juin, une « manifestation pacifique » rassemble, de source militaire, 17 millions de personnes à travers l’Égypte. Le 3 juillet, l’armée prend position dans les rues du Caire. Le président de la République élu est arrêté dans la soirée et « remplacé » par le président de la Haute cour constitutionnelle. La constitution est « suspendue ». De nouvelles élections sont annoncées.

La parenthèse démocratique égyptienne est en réalité refermée. Sous l’habillage d’un mouvement démocratique de masse, on a assisté à un coup d’État et une brutale reprise en main par l’armée menés par le général Abdel Fattah al Sissi qui est aussi … le ministre de la Défense. Les semaines qui suivent sont marquées par une répression sanglante contre les Frères musulmans et leurs partisans. Avec comme un goût de déjà vu, au long du 20ème siècle, un nouvel épisode de la sanglante histoire des Frères musulmans en Egypte . Al Sissi se fait nommer maréchal en janvier 2014 et « élire » président de la République au mois de mai suivant avec un score à l’ancienne : 96 % des voix.

L’ami retrouvé


Justice de groupe
Mohamed Morsi était jugé par un tribunal criminel du Caire pour son rôle dans des évasions massives de prison et des attaques contre la police en 2011 durant la révolte qui chassa Hosni Moubarak du pouvoir, aux côtés de 128 co-accusés, dont des membres des Frères musulmans, du Hamas palestinien et du Hezbollah libanais. La cour a confirmé mardi les peines de mort prononcées le 16 mai, après avoir consulté le mufti d'Egypte

Au total, près d'une centaine de personnes, dont le guide suprême de la confrérie islamiste, Mohamed Badie, l'ex-président du Parlement Saad al-Katatni et le célèbre prédicateur islamiste Youssef al-Qaradaoui -jugé par contumace car installé au Qatar- ont été condamnés à mort. Vingt-et-un ont été condamnés à la prison à vie.

Dans un procès pour espionnage devant le même tribunal, M. Morsi, premier président élu démocratiquement en Egypte, a été condamné à la prison à vie, soit 25 ans de réclusion.
 

Selon Amnesty international, entre 16 000 et 40 000 personnes ont été emprisonnées depuis juillet 2013 et nombre d'entre elles ont subi des procès inéquitables. Initialement dirigée contre les islamistes – dont 1400 au moins ont été tués depuis le coup d’Etat -, la répression s'est étendue aux mouvements laïcs et de gauche et des dizaines de militants ont été condamnés à la prison. L’ONU elle même qualifie de « sans précédent dans l'Histoire récente » de l’humanité la condamnation à mort en juillet 2014 de centaines de pro-Morsi dans un procès de masse expédié en quelques minutes. La peine de mort, observe Amnesty est devenue « l'outil de prédilection des autorités égyptiennes pour éliminer l'opposition politique ». « Quatre ans après la révolution, constate l’organisation dans un rapport récent, le constat est alarmant : la répression féroce, orchestrée par le gouvernement de Abdel Fattah al-Sissi emprisonne arbitrairement des opposants politiques, des journalistes, des militants de droits humains, mais aussi de simple passants, des femmes, des enfants, des personnes handicapées. Les prisons - où l’usage de la torture est routinier – débordent, les condamnations à mort sont légion et la liberté d’expression est rabrouée à coups de crosse et de peine de prison à vie. »

Le président Abdel-Fattah el-Sissi reçu à Paris le 26 novembre 2014<br />
<sub>AP Photo/Christophe Ena</sub>
Le président Abdel-Fattah el-Sissi reçu à Paris le 26 novembre 2014
AP Photo/Christophe Ena

La terreur n’empêche nullement, bien au contraire, les occidentaux de renouer rapidement avec une Égypte redevenue familière. Washington reprend dès janvier 2014 son aide financière en sa faveur et la France et l’Italie, entre autres reçoivent le nouveau président avec les égards dus à celui qui se présente comme leur meilleur allié contre le terrorisme, accessoirement acquéreur d’avions « Rafale » et que le ministre socialiste français Jean-Yves Le Drian bénit du titre d’ « élu démocratiquement ». Embarrassante, la condamnation à mort du président déchu Mohamed Morsi suscite cette fois la « profonde préoccupation » de la Maison blanche. Elle est qualifiée de « développement inquiétant » par la chef de la « diplomatie » de l’Union européenne, Federica Mogherini. Ce ne devrait pas faire trembler les étranges juges.