Elections à Cuba : quels pouvoirs pour le Parlement ?

Les 614 membres de l'Assemblée Nationale du pouvoir populaire sont élus cinq ans.
Les 614 membres de l'Assemblée Nationale du pouvoir populaire sont élus cinq ans.

Premier tour des élections législatives à Cuba ce dimanche. 612 députés à renouveler pour un mandat de cinq ans. Mais quel est le rôle de ce Parlement ? Quels sont ses pouvoirs ? Où en est classe politique cubaine ? Entretien avec Jean-Pierre Clerc, ancien grand reporter au quotidien français Le Monde, spécialiste de l'Amérique Latine.

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Que peut-on attendre de ces élections ? 

J’aurais envie de dire rien. 
Ces élections sont un peu un théâtre d’ombres puisque cette Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire, tel est son nom, se réunit en fait une ou deux fois par an pour un ou deux jours. Sa seule prérogative constitutionnelle, en apparence importante, est d’élire le Président du conseil d’état, c’est à dire le chef de l’Etat, lequel est en même temps chef du Gouvernement et chef des Armées. 
Mais il est bien évident , si on regarde ce qui s’est passé à Cuba depuis l’instauration de cette Assemblée en 1976,  que ni Fidel Castro en son temps, ni son frère et successeur Raul n’ont la possibilité d’être contestés. Donc il faut revenir à la réalité des choses, et cette réalité à Cuba c’est,  d’une part, le parti Communiste qui prend l’ensemble du pays et de la population dans un maillage extrêmement serré, et , d’autre part, au sein même de ce parti Communiste, la réalité c’est le pouvoir d’une dizaine d’officiers généraux et supérieurs qui sont membres du bureau politique dont ils représentent un petit tiers (de même, soit dit en passant, qu’ils détiennent 60 à 65 % de l’économie cubaine) et à la tête de tout cela il y a Raul Castro qui a une double légitimité aujourd’hui : d’une part il est le frère et successeur de Fidel , le fondateur de ce régime, et d’autre part il a été pendant 53 ans Ministre des forces armées, c’est à dire qu’il a la connaissance absolument intime de l’ensemble des forces armées mais aussi des services de sécurité de l’île.

Raul Castro, 81 ans, dirige Cuba depuis 2006.
Raul Castro, 81 ans, dirige Cuba depuis 2006.
On a souvent évoqué ces dernières années une libéralisation économique et politique. Qu’en est-il aujourd’hui ?

En effet, Cuba dirigée par Raul Castro n’est pas la même que Cuba dirigée par Fidel Castro.
Raul est un homme méthodique et pragmatique. Il a commencé avec des présupposés idéologiques beaucoup plus forts que son frère, mais je pense que le fait qu’il ait eu à administrer des forces armées et même les conduire sur des terrains de guerre extérieurs comme l’Angola ou l’Ethiopie, lui a donné cette espèce de pragmatisme. Ainsi sur le plan économique, il existe une réelle ouverture puisqu’un certain nombre de métiers (environ 180) qui étaient jusque là pratiqués de façon clandestine  ont été légalisés. Désormais il y a donc bien une partie des activités artisanales de Cuba qui sont exercées de façon libre et non plus sous le contrôle de l’Etat. Parmi celles-ci, il y a les activités paysannes qui n’avaient jamais été totalement nationalisées mais qui cette fois ont été renforcées par la redistribution par l’Etat d’une grande quantité de terres. Par conséquent la majorité de la production de nourriture est assurée par le secteur privé et il était temps parce que Cuba importait 80% de sa nourriture.

Quel est le poids de Cuba aujourd’hui en Amérique Latine ?

Symboliquement il reste important.
Evidemment, je pense qu’il n’est pas exagéré de dire que l’aura de Fidel Castro s’est nettement démonétisée dans le monde occidental et notamment en Europe, mais en Amérique Latine, Cuba et le castrisme gardent une incontestable aura, notamment chez les jeunes et dans les classes populaires, tout simplement parce que Fidel au cours des ses 47 ans de règne s’est ardemment et constamment opposé aux Etats-Unis dans lesquels toute une partie de l’Amérique Latine voit l’ennemi principal essentiellement parce que les entreprises américaines gardent une emprise importante sur les économies sud-américaines, même si cette emprise est moindre aujourd’hui.

1975, des soldats cubains aux côtés des troupes angolaises.
1975, des soldats cubains aux côtés des troupes angolaises.
Vous parlez d’une aura démonétisée dans le monde occidental.. Il faut en effet rappeler qu’elle fût importante...

Oui car Fidel Castro a vite compris que, puisque l’un des éléments de son idéologie était une forte opposition au voisin américain, il devait jouer un jeu international très subtile. Il s’est donc rapproché de l’Union Soviétique  et il a même essayé de rajeunir un Communisme mondial qui à l’époque, sous Khrouchtchev puis Brejnev était en train de s’embourgeoiser très nettement. 
Il a tenté de devenir une troisième Mecque du Communisme, la deuxième étant Pékin dont les relations avec Moscou étaient très mauvaises dès le début des années 60. Il n’y a pas réussi mais il a réussi à encourager et fomenter des guérillas en Amérique par le biais de Ernesto Che Guevara. Ca n’a pas marché mais il en reste une sorte de mythe romantique très important. 
Enfin, il faut savoir qu’il a payé ses dettes à l’égard de Moscou en étant le maître d’armes de l’URSS en Afrique, notamment en Angola et en Ethiopie.
Ainsi en Angola, les troupes cubaines ont contribué, par leur opposition aux troupes de l’UNITA soutenues par l’Afrique du Sud puis ensuite directement par leur opposition aux troupes sudafricaines,  à l’éradication de l’Apartheid.

Fidel Castro avec, en mains, un exemplaire de Gramma, le journal officiel du PC cubain.
Fidel Castro avec, en mains, un exemplaire de Gramma, le journal officiel du PC cubain.
Quelle place Fidel Castro occupe-t-il encore aujourd’hui ?

D’abord il est vivant et il n’est pas gâteux ! Néanmoins la très grave maladie dont il a été
victime en 2006 ainsi qu’une forme d’épuisement plus ample font qu’il n’est plus possible
de dire qu’il influence les affaires. Mais il continue d’écrire des Mémoires, il écrit de temps
en temps dans des journaux cubains contrôlés par le parti, mais il n’est plus l’homme qui
dirige par derrière.
Ce qui est certain c’est qu’il garde auprès du système, et notamment de son frère et des forces armées une certaine aura qui fait que, lorsque Raul prend une décision contraire à celle qu’avait prise son frère, par exemple en matière économique, il fait accompagner l’annonce de la mesure dans le journal Gramma (l’organe officiel du parti communiste cubain) par une citation antérieure de son frère. En effet, Fidel Castro a pratiqué quasiment tout et son contraire en matière économique, donc il y a toujours une bonne citation de Fidel pour appuyer telle ou telle décision.

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