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Elections du 12 juin : Le modèle turc est-il encore valable ?

Avec près de 50% des suffrages, les élections législatives turques du 12 juin 2011 ont confirmé, avec force, la suprématie du parti conservateur-islamique AKP, au pouvoir depuis 2002. Mais alors que le “ modèle politique turc “, d'un gouvernement à la fois démocrate et islamique, reste célébré en Europe et aux États-Unis, les entraves à la liberté de la presse se multiplient et les signes d'un durcissement du régime s'accentuent. Le soi-disant modèle turc serait-il devenu obsolète ?


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Mine Kirrikanat, journaliste : « Il n'y a plus de liberté de la presse en Turquie »

Recep Tayyip Erdogan, premier ministre turc, président de l'AKP (photo : AFP)
Recep Tayyip Erdogan, premier ministre turc, président de l'AKP (photo : AFP)
L'AKP (Parti pour la justice et le développement), parti politique conservateur à la fois islamique et démocratique est érigé depuis de longues années en modèle par les pays occidentaux, et serait, toujours selon Européens et Américains, un exemple politique à suivre pour des pays arabes révolutionnaires, Tunisie en tête. Il y aurait donc une compatibilité possible entre islam et politique, sans entraves aux libertés, et même, dans le cas particulier de la Turquie, à la laïcité inscrite dans la constitution. Comme il y a des partis démocrates-chrétiens en Europe, il y aurait un parti démocrate-musulman en Turquie, jouant le jeu de la démocratie, dialoguant avec les partis classiques et la population sans tenter d'imposer des changements influencés par des orientations religieuses et morales. Le correspondant du journal turc Zaman et rédacteur en chef de l'édition Zaman France (hebdomadaire franco-turc), Emre Demir estime que " c'est une véritable “revolution passive” qui s'est déroulée en Turquie ces 10 dernières années, même si les cadres de l’AKP sont issus d’une tradition islamiste, ce parti n’a jamais agi comme un parti islamiste. L’AKP a intériorisé le pluralisme, l’économie de marché et la démocratie en conservant son engagement religieux. L'AKP a été un vecteur de démocratisation en réalisant une synthèse entre l'islam et la démocratie libérale. "   

L’AKP : au premier abord, un parti religieux, plutôt conservateur, libéral et pro-européen

La base du parti au pouvoir est une classe émergente, traditionaliste sur le plan des moeurs, majoritairement constituée de petits entrepreneurs anatoliens, avec comme principal soutien une centrale patronale, la Musiad. L'AKP, pour gagner les élections de 2002, a su profiter d'un moment  de vide politique où la corruption et la guerre entre les politiques étaient à leur comble. Le Parti pour la justice et le développement s'était aussi débarrassé à l'époque de ses membres les plus extrémistes. Une fois au pouvoir, l'AKP a formalisé la candidature de la Turquie à l'Union européenne, pour ensuite accumuler des succès économiques incontestables : le pays est aujourd'hui la quinzième puissance économique mondiale. Cette alliance entre tradition, religiosité et modernité semble être une troisième voie qui offrirait de nombreux avantages : ceux de ne sacrifier ni la culture, ni les traditions religieuses au profit d'une société purement occidentalisée, décadente et  " désincarnée ", tout en participant pleinement au monde moderne.

Le Parti pour la justice et le développement a pu remporter des succès électoraux depuis 9 ans en mettant dans ses bonnes grâces une partie importante de la population la plus défavorisée, particulièrement par le biais de son organisation féminine. Les " programmes pour les pauvres " organisent une sorte de charité gouvernementale, les femmes voilées de l'AKP allant faire par exemple du porte-à-porte pour distribuer de la nourriture aux plus démunis. Pour autant, il faut accorder à l'AKP, que dans le même temps, des réformes importantes ont été effectuées : autorisation de diffusion de programmes en langue kurde, extension de la liberté d'expression et d'association, limitation de la répression des manifestations publiques, élargissement des droits des structures religieuses non musulmanes...Cette réussite est très liée a l’ascension de la bourgeoisie conservatrice en Anatolie. Pour Emre Demir, " cette transformation n'aurait pas été possible sans l’émergence du mouvement Gülen (voir encadré repères), très impliqué dans le tissu social, et les confréries soufies non-dogmatiques en Anatolie ". Mais dans la réalité [turque] actuelle, le modèle AKP  " vendu " par l'occident n'est peut-être plus aussi parfait qu'il semble l'être, ou l'était. Les réformes sur les libertés sont aujourd'hui battues en brèche.

L'AKP : un parti qui a changé au cours du temps

Le parti au pouvoir depuis 2002 n'est plus le même aujourd'hui. Mine Kirrikanat, écrivaine et journaliste vedette à Istanbul rappelle " qu'à l'époque [en 2002 première victoire de l'AKP, NDLR], l'AKP a fait souffler un vent d'espoir. En 2003, Erdogan [actuel Premier ministre et dirigeant historique du parti, NDLR] a amené un discours nouveau, pacificateur pour les Kurdes et les Turcs. Les réformes pour l'adhésion à l'Union européenne ont été bien acceptées, ça a été un très bon démarrage...". Le durcissement politique s'est fait par étapes, les premières attaques contre la presse ont été effectuées par le biais du ministère des finances pour " assécher " les médias qui osaient défier Erdogan.

À partir de 2007, " tout le monde a commencé à penser qu'Erdogan avait été piqué par une mouche, qu'il avait un problème psychologique " poursuit la journaliste mi-moqueuse, mi-sérieuse. " Jusque là c'était surtout la gauche pure et dure qui était touchée, et les gens pensaient que c'était bien fait pour eux, qu'ils l'avaient cherché. Mais le discours et les actes ont commencé à changer, le caractère agressif, la personnalité vindicative d'Erdogan ont laissé entrevoir un changement inquiétant ".

Suite à la tentative d'interdiction du parti au pouvoir AKP par la cour constitutionnelle turque, en contre pouvoir indépendant, et sur les questions d'atteinte à la laïcité, en 2008, les professeurs d'université voient alors la police effectuer des descentes à leur domicile, les journalistes commencent à être arrêtés. Pour Mine Kirrikanat, " C'est le début d'une paranoïa de la société qui n'est toujours pas finie ". " Mais pour autant, Erdogan n’a pas change son politique d’ouverture envers les minorités religieuses, les Kurdes, les Alevis et les Roms. ", relativise le correspondant du Zaman.

Le modèle turc : une fabrication américaine ?

Les dirigeants de l'AKP ont tous fait leurs études aux Etats-Unis et entretiennent une apparence hautement civilisée, loin des caricatures de chefs politiques religieux de certains pays d'Asie centrale. " La problématique américaine vis à vis des pays islamiques, après la guerre d'Afghanistan, était de trouver un appui de la part d'un pays musulman qui soit moderne et puisse être pro-américain. La Turquie était le seul pays à pouvoir réunir ces conditions et offrir la possibilité d'établir un modèle islamique et démocratique : l'AKP est le produit de ce système ! " résume Mine Kirrikanat.

L'Europe a alors soutenu la Turquie version AKP à son tour, parce qu'un islam démocratique était un bon exemple à suivre pour d'autres pays " à problèmes " et servait ses intérêts face aux peurs de l'Islam présentes dans l'Union. Mais ce soutien perdure alors même qu'aujourd'hui les libertés d'expression sont restreintes et la répression sous couvert de lutte contre le terrorisme, de plus en plus ouvertement politique en Turquie. L'affaire « Ergenekon » en est la traduction directe : depuis 3 ans, les membres supposés de cette potentielle organisation secrète anti-AKP,  déclarée ultra-nationaliste, terroriste et antigouvernementale sont recherchés par le gouvernement. Les vagues successives d'arrestations (500 personnes arrêtées dont des universitaires, des membres d’associations laïques ou des journalistes, entre 700 et 1000 procès à venir), sont une sorte de reproduction du Patriot Act américain puissance dix, qui fait dire à la journaliste Mine Kirrikanat qu' " aujourd'hui, avec l'arrestation des deux derniers grands journalistes d'investigation, qui pourtant avaient écrit d'une part sur Ergenkon, mais aussi dénoncé un possible complot de la part de l'AKP, la liberté de la presse n'existe plus en Turquie ".

Le gouvernement ne serait pas le seul en cause dans cette mise en cause des journalistes dans le cadre de l'affaire très complexe d'Ergenkon, et le rédacteur en chef de Zaman France de rappeler que " l’armée et la magistrature exercent de fortes pressions sur les journalistes, qu'il ne faut pas oublier non plus que la Turquie a vécu 4 coups d’Etats, que la presse turque a toujours soutenu ces interventions militaires, comme Mehmet Ali Birand, un journaliste très célèbre (sorte de PPDA de la Turquie, NDLR) l’a constaté très récemment...".

Selon le report de Freedom House, près de 4000 procès sont en cours contre des journalistes en Turquie. La majorité de ces procès sont appuyés par les magistratures et l’armée contre les journalistes anti-Ergenekon. Büsra Erdal, connue pour sa critique d’Ergenekon, est la cible de près de 70 de ces procès.

A la veille des élections, une société plus fermée mais qui commence peut-être à douter

L'alternative politique a été rendue difficile jusqu'aujourd'hui pour plusieurs raisons : les réformes couronnées de succès sociaux et économiques de l'AKP entre 2002 et 2007 ont été de vraies avancées pour la société turque qui s'y est largement retrouvée. La candidature à l'Union en est un axe central et la campagne électorale de Recep Tayyip Erdogan s'en inspire encore en annonçant la création d'un ministère de l'Union européenne, le 8 juin 2011, 4 jours avant le scrutin. L'opposition, c'est à dire principalement le CHP, le Parti républicain du peuple (par ailleurs engluée dans quelques scandales sexuels opportunément révélés), s'est élevée contre toutes les réformes et a glissé sous l'influence de son président, Deniz Baykal vers un nationalisme extrême, une laïcité rigide. L'éviction de Deniz Baykal en 2010, suite à une affaire de moeurs change un peu la donne : le programme du CHP pour ces législatives est certainement plus en adéquation avec la réalité de la société turque qu'en 2007 et son assouplissement idéologique le crédite dans les sondages d'un meilleur score dimanche qu'il y a 4 ans. Mais le constat reste amer pour " l'intelligentsia " turque : en 5 ans la société s'est refermée, la religiosité, la morale ont pris le dessus au point que des écrits critiques sur la religion sont aujourd'hui impossibles alors qu'ils l'étaient auparavant. " L'existence de Dieu ne peut être remise en question, l'athéisme est un sujet interdit, plus aucune critique envers l'islam n'est possible " conclut Mine Kirrikanat.

Malgré ces régressions, l'espoir réside dimanche 12 juin 2011 dans un vote moins massif pour l'AKP qu'en 2007, avec pour effet une représentation plus importante de l'opposition au parlement qui ne donnerait pas à Erdogan et son parti toute latitude pour continuer dans la voie répressive et liberticide qu'ils ont amorcée. Récemment, des milliers de manifestants ont défilé à Istanbul et Ankara pour dénoncer la proposition de loi de filtrage d'Internet, quand dans le même temps, plus de 700 sites ayant pour référence Atatürk, l’armée, la nation, la question des minorités, notamment kurde, sont censurés et les site Internet Myspace, Dailymotion, Wordpress ou encore Blogger sont très souvent coupés par les service gouvernementaux. Le modèle démocratique turc semble battre de l'aile, mais personne ne peut dire encore quel autre pourrait se créer. Même si Emre Demir fait remarquer que " plusieurs pays européens ont déjà adopté des lois de filtrage comme l'Anglettere ", l'AKP devrait se poser la question du modèle démocratique turc, avant que le pays ne soit mis au ban des nations, celles de l'Union européenne en tête.

Repères

50 millions (sur une population de 78 millions) de Turcs ont donc renouvelé les 550 sièges de députés. Des quinze partis en lice, l'AKP au pouvoir depuis 2002, avec près de de 50% des voix, frôle la majorité absolue. La Turquie est membre de l'Otan et candidate, pour l'instant malheureuse, à rejoindre l'Union européenne. Voici les formations les plus importantes :

L'AKP, Parti pour la justice et le développement,
a été constitué en juillet 2001. C'est un parti conservateur islamique, même si ses dirigeants préfèrent le terme de parti démocrate-musulman, et de tendance droite libérale. Son président, Recep Tayyip Erdogan, est le Premier ministre de la Turquie depuis 2003.

Le CHP, le Parti républicain du peuple, a été fondé par Mustafa Kemal Atatürk en 1923. C'est un parti laïc, social-démocrate membre de l'internationale socialiste. Le CHP a perdu le pouvoir en 2002 au profit de l'AKP et a été laminé aux législatives de 2007. Il y a 112 représentants du CHP à l'assemblée parlementaire turque contre 341 pour l'AKP.

MHP, Parti d’action nationaliste est un parti d’extrême-droite nationaliste ayant Devlet Bahçeli à sa tête. Il compte 71 députés au parlement et risque de ne pas franchir la barre des 10% lui permettant d'avoir des députés au parlement, suite à un scandale impliquant plusieurs de ses représentants filmés en train de tromper leurs épouses.

DTP, Parti de la société démocratique, est le parti autonomiste kurde de Ahmet Türk. Il comptait 19 députés jusqu'à sa dissolution suite à une décision de la cour constitutionelle le 11 décembre 2009. 37 de ses principaux responsables ont été alors bannis de la vie politique pour cinq ans dont Ahmet Türk, député et leader du parti.

Mouvement Gülen : Mouvement religieux sunnite musulman du nom de son fondateur,
Fethullah Gülen, un imam qui vit depuis 1999 en Pennsylvanie aux États-Unis. Très critiqué par les milieux laïcs turcs, le mouvement Gülen est soupçonné d'activisme anti-laique. Son organisation comprend des écoles dans le monde entier. Ces écoles sont officiellement des vitrines pour répandre la culture turque dans un cadre islamique. L'origine des fonds de l'organisation fait débat en Turquie. Fethullah Gülen a été arrêté à plusieurs reprises lors des coups d'état militaires de 1971 et 1980 pour activités anti-laiques, il a été acquitté suite à un procès contre son organisation en 2000.

Logo du CHP
Logo du CHP

Logo de l'AKP
Logo de l'AKP

La liberté de la presse malmenée

L'arrestation au mois de mars dernier de journalistes turcs a fait réagir le ministère français des Affaires étrangères :

Liberté de la presse (4 mars 2011)

" Nous avons appris avec préoccupation que des journalistes ont, à nouveau, été arrêtés en Turquie dans le cadre d’une enquête sur un complot présumé visant le gouvernement.
La France est très attachée aux principes de l’Etat de droit et au respect des libertés fondamentales partout dans le monde, parmi lesquelles figurent la liberté d’expression et la liberté de la presse, et rappelle que la Commission européenne a relevé dans son dernier rapport de progrès un certain nombre d’atteintes à la liberté de la presse en Turquie.
La France suit avec la plus grande attention la situation de ces journalistes et souhaite leur libération. "

déclaration sur le site officiel du ministère des affaires étrangères et européennes français