Emeutes au Yémen : les opposants au président Saleh soudés

Au Yémen, la répression du régime continue de faire des victimes mais ne freine pas le mouvement de contestation. Le président en place depuis 32 ans, Ali Abdullah Saleh subit de plus en plus de défections de la part de son entourage alors que l'opposition semble toujours soudée, malgré des rivalités qui devraient normalement jouer en faveur du régime. Franck Mermier, anthropologue et chercheur au CNRS, spécialiste du Yemen nous livre son analyse.

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« La conjugaison des oppositions fait front face à la répression du régime »

Manifestants anti-gouvernementaux le 14 février 2011 à Sanaa (©AFP)
Manifestants anti-gouvernementaux le 14 février 2011 à Sanaa (©AFP)
Suite aux mouvements de protestations, on pouvait craindre une explosion de l'unité de l'opposition yéménite en raison des revendications séparatistes. Qu'en est-il aujourd'hui ?

Pour le moment il y a un apaisement grâce au mot d'ordre commun de toutes les oppositions qui demandent le départ du président du Yémen, Ali Abdullah Saleh. Toutes les oppositions, cela signifie la rencontre commune entre le rassemblement des partis de l'opposition parlementaire, le mouvement sudiste, et le mouvement d'Abdel Malik al-Houthi au nord. Avant le mois de février la répression s'abattait principalement à Aden, au sud. Ensuite les force sécuritaires ont tiré à balles réelles sur les manifestants au nord, à Sanaa, à Ta'izz. Il y a maintenant une opposition unie pour dénoncer ce régime au pouvoir depuis 32 ans au Yémen. Nous avons une conjugaison des oppositions autour d'un seul mot d'ordre, ainsi qu'une solidarité autour des victimes.

Cela signifie-t-il que ce rassemblement des différentes factions yéménites est avant tout conjoncturel ?

Non, il n'est pas conjoncturel, en tout cas pas au niveau de l'opposition parlementaire et du mouvement sudiste qui ont souvent échangé, discuté, notamment au Caire et ce, avant la montée de la contestation de janvier. Il y a une culture du dialogue entre ces deux factions, avec des concertations qui vont très loin, jusqu'à prévoir des nouvelles formules fédératives, un nouveau partage du pouvoir.

Ce qui permettrait finalement qu'il y ait une décentralisation, pas seulement pour les provinces du sud mais pour l'ensemble du Yémen. Mais le mouvement du sud n'est pas unifié, il est divers. Une partie de ce mouvement se contenterait d'une décentralisation dans une république yéménite unifiée, une autre, beaucoup plus radicale irait jusqu'au séparatisme. Cette revendication pour la création de deux Yémen, appelée dissociation, pourrait ressurgir par la voix de l'ex président du Yemen du sud, Ali Salem Al-Bayd qui est en Autriche depuis 2009.

Les tractations pour faire partir le président Saleh ont échoué. Doit-on craindre un dénouement violent ?

Il y a différents scénarios. Le plus catastrophique est celui où le président, retranché dans son palais et entouré de ceux qui lui sont restés fidèles - la garde républicaine, la garde spéciale, la sureté politique -, opte pour une ligne radicale en se justifiant par la légitimité des urnes, puisqu'il est élu jusqu'en 2013. Saleh a toujours été fluctuant dans ses déclarations, il ne tient pas ses promesses et l'opposition se méfie de cette capacité que le président a de changer très souvent dans ses positions. La jeunesse contestataire a toujours essayé de rester dans une voie pacifique, comme le mouvement sudiste. Il y a une volonté de ne pas plonger dans la guerre civile.

Dans le même temps le pouvoir essaye de faire basculer le mouvement dans la violence. Mais la répression, avec ses tirs à balles réelles par exemple, ne stoppe pas le mouvement, au contraire, elle le renforce et enlève toute légitimité au régime.

Le deuxième scénario est celui où des généraux de l'armée passent dans les rangs de l'opposition, comme le général Ali Mohsen al-Ahemar, frère de lait du président, vient de le faire. Cela permettrait peut-être de rétablir un équilibre entre les deux forces rivales. Il peut y avoir deux conséquences : ou bien contenir la violence, ou bien susciter des conflits violents entre garde républicaine et unités dissidentes. Dans les deux camps, cette carte de la violence est utilisée avec une certaine appréhension. Elle sera utilisée en dernier ressort, si toutes les options sont bouchées. Il ne faut pas oublier le rôle des Américains, des occidentaux, de l'Arabie saoudite...

Justement, ce rôle des Américains n'est pas très clair. Ne sont-ils pas en train de changer de camp et de s'éloigner de Saleh ?

Le rôle des Américains est important, parce que même s'ils ont condamné la violence, ils continuent toujours à soutenir le régime, régime qu'ils voient comme un rempart contre Al-Qaida dans la péninsule arabique. Les Américains ont une double raison de soutenir le régime du président Saleh pour l'instant : à la fois leur lutte obsessionnelle contre Al-Qaida - il ne faut pas oublier qu'ils ont armé les forces de sécurité yéménites -, et dans le même temps leur alliance avec l'Arabie saoudite. Une chute du régime de Saleh pourrait être mal vue de la part des Saoudiens, parce qu'il y a une concertation entre les Américains et l'Arabie saoudite pour gérer cette crise au jour le jour.

Mais tout cela est un peu confus, parce que l'Arabie saoudite n'est pas complètement dans le camp de Saleh, elle a des relais dans le parti yéménite pour la réforme, mais aussi au sein du monde tribal yéménite, au sud comme au nord. Donc, le départ de Saleh ne serait pas catastrophique pour l'Arabie saoudite, parce qu'ils ont des solutions de rechange à l'intérieur de l'opposition, opposition qui donne des gages de stabilité en permanence aux Américains comme aux Saoudiens.

Si cette instabilité perdure, peut-on envisager une opération militaire de l'Arabie saoudite ?

Il y a déjà eu une intervention militaire des Saoudiens en octobre 2010 pour contenir la révolution zaydite, avec des bombardements et des combats au sol. Mais il sera très difficile pour l'armée saoudienne d'intervenir au Yémen, parce qu'elle a montré de piètres performances et surtout parce que cela unifierait le Yémen contre l'Arabie saoudite. Cette longue histoire des ingérences saoudiennes rend une intervention très difficile .

Faut il vraiment avoir peur d'Al-Qaida si Saleh tombe ?

Pas plus qu'avec Saleh au pouvoir. Durant les 32 ans de son règne, on a vu les attentats contre les ambassades américaines, la constitution de fiefs islamistes. C'est sous son règne aussi, en liaison avec le général dissident Ali Mohsen al-Ahemar que la mobilisation des moudjahidins de retour d'Afghanistan dans la lutte contre les socialistes du sud a été organisée. Ali Abdullah Saleh a toujours joué sur un double tableau : afficher un combat contre l'islamisme radical, djihadiste, tout en gardant entre ses mains la carte du djihadisme, soit pour lutter contre ses anciens adversaires politiques socialistes, soit pour attirer l'aide de l'Occident afin d'obtenir un soutien politique et militaire. Il faut donc être très prudent avec cette utilisation de la nébuleuse terroriste de Ben Laden.

La chance du Yémen c'est d'avoir une opposition très diverse, capable de discuter, et représentative de l'ensemble de la société yéménite...

La chance du Yémen c'est d'avoir des institutions parlementaires étatiques qui permettent une transition. Il y a une constitution pluraliste, une presse assez active, une capacité au dialogue, à la concertation. On décrit souvent le Yémen comme un pays tribal, avec une population très armée, mais en réalité ce pays arrive à contenir la violence de façon assez remarquable et possède des instances de dialogue, de concertation, une réelle culture du compromis. Une transition pacifique peut très bien être envisagée au Yémen, malgré le spectre de guerres internes toujours présent.

Comment le Yémen peut-il prendre le chemin du développement économique ? Même si la démocratie se met en place, il y a une très grande pauvreté qui est d'ailleurs à l'origine du mouvement de contestation.

La pauvreté est un facteur très important. On parle de 30% de chômage au Yémen, et même si c'est un pays très rural, la jeunesse est urbaine parce qu'elle ne peut plus trouver de débouchés dans les campagnes. La plus grande partie des ressources de l'Etat, le gaz et le pétrole, est consacrée à la " gestion " du Yémen par le président Saleh, c'est-à-dire à contrôler le pays en payant des chefs de tribus, des hommes d'affaire, à servir au clientélisme.

Une partie de ces ressources, au lieu d'être utilisée à des fins de corruption pour permettre à Ali Abdullah Saleh de se maintenir en place, pourrait être consacrée au développement. Une meilleure redistribution des ressources, la fin du clientélisme, permettraient d'orienter ces ressources vers des projets de développement véritables et vers des régions qui n'en ont pas bénéficié. Cela pourrait desserrer la pression sur les villes en freinant l'exode rural. De toute façon, le régime de Saleh est synonyme d'échec économique pour le pays : le manque d'eau, de terres vivrières, les importations trop importantes par les clients du régime...

Alors, pour le président Ali Abdullah Saleh, c'est terminé ?

Sa fin est inéluctable, mais c'est un fin manœuvrier, il connaît bien les faiblesses de chacun de ses opposants, la carte tribale de son pays ; c'est comme ça qu'il a gouverné. Dans le même temps les défections sont de plus en plus importantes autour de lui. Ses soutiens sont de moins en moins nombreux. Je pense qu'il essaye de gagner du temps, pour partir dans les meilleures conditions.

Chiffres clé

Société
Indice de développement humain :
133ème rang

Espérance de vie :
63 ans

Religion : majorité de musulmans sunnites, mais la secte zaïdite (chiites modérés) est dominante dans le nord-ouest.

Economie
Chômage :
entre 15 et 35% selon les sources

Près d'une personne sur deux vit avec moins de 2 dollars par jour.

PIB :
28,5 milliards de dollars en 2009.
PIB/habitant :
1.118 dollars (2009)

Sources : BIT, CIA, Banque mondiale, PNUD

Repères historiques

1843 : Aden est sous la dépendance de l'Empire colonial britannique des Indes. Les Britanniques finissent par contrôler les territoires qui formeront plus tard le Yémen du Sud. De son côté, le nord reste à partir de 1849 sous la suzeraineté ottomane.

1905 : la division du pays est consacrée par un accord entre les Britanniques et les Ottomans.

1918 : le Yemen du nord devient indépendant.

1961 : au nord, l’armée proclame la République arabe du Yemen. Cette révolution provoque une violente guerre civile entre les royalistes et les républicains.

1967 : le Yemen du Sud devient indépendant.

1970 : au nord, les royalistes et les républicains se réconcilient. Le Yemen du sud prend le nom de République démocratique et populaire du Yémen.

1972 et 1979 : des conflits opposent les deux républiques du Yemen.

1986 : le président du Yemen du sud Ali Nasser Mohamed est renversé ce qui provoque une courte, mais violente guerre civile.

1990 : les deux pays se fondent en une République du Yemen avec Ali Abdullah Saleh comme président.

1994 : la sécession du Yemen du sud provoque une guerre civile qui s’achève avec la prise d’Aden par les troupes fidèles au président Saleh.

1999 : Ali Abdullah Saleh, le maréchal-président sortant, remporte la première élection présidentielle au suffrage universel, avec plus de 96 % des voix, à l’issue d’un scrutin boycotté par une partie de l'opposition.

Le Yemen sur la Toile

Deux sites en anglais conseillés par Franck Mermier.