Émeutes en Libye : ce que veulent les opposants

Ancienne monarchie, passée sous le contrôle italien, la Libye accéda à l'indépendance en 1951. Cet immense pays désertique est peu peuplé (6 millions d'habitants pour une superficie de trois fois la France), principalement de tribus nomades. L'opposition est à l'image de ce morcèlement géographique, éclatée en origines ethniques, et très férocement réprimée par le régime de Kadhafi. Issa Attoubawi vit au Danemark, d'où il co-dirige le Front des Toubous pour le Salut de la Libye (FTSL). Les Toubous vivent à cheval sur la Libye (au Sud), le Niger, le Tchad et l'Égypte. Il nous dit quels sont ses espoirs.

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« Ce que je veux c’est une “République libyenne“ »

Issa Attoubawi co-dirige le Front des Toubous pour le Salut de la Libye. (DR)
Issa Attoubawi co-dirige le Front des Toubous pour le Salut de la Libye. (DR)
Comment est structurée l’opposition en Libye aujourd’hui ?

Il y a sept partis dont les plus importants sont : le Front national pour le salut libyen, le Front des Toubous pour le salut de la Libye, le Congrès National et le Rassemblement démocratique. Les deux premiers sont ceux qui mobilisent le plus au sein de la société libyenne. Notre parti, par exemple, est le seul de l’opposition à être présent dans le sud. Le Front national pour le salut libyen recourt parfois à des symboles religieux. Mais il ne le fait que très rarement. Pour notre part, nous sommes un parti laïc qui prône la liberté de culte et l’égalité entre les différentes communautés qui composent le pays. On parle aussi des Frères musulmans. Mais ceux-là ne sont pas si puissants qu’on ne le dit même si certains de leurs membres ont été arrêtés et emprisonnés, surtout dans les années 80. Par ailleurs, ils sont ouverts sur le changement et très peu de gens parmi eux sont des radicaux.

Cette opposition est-elle unie ? Ou bien représente-t-elle des composantes très diverses de la société libyenne, liées aux tribus ou aux zones géographiques ?

Les partis politiques libyens dépassent le cadre tribal ou régional. Ils divergent sur leurs programmes et les Libyens choisissent leurs partis selon leurs idées et non d’après leur appartenance à tel ou tel groupe social.

Vous-même représentez le Front des Toubous pour le Salut de la Libye (FTSL). Les Toubous vivent au Sud de la Libye. Quelles sont vos revendications au-delà de votre désir de vous faire entendre et d’être représenté politiquement ?

Nous sommes un parti représenté sur tout le territoire national. Il est vrai que nous défendons les intérêts de notre communauté qui a été brimée et meurtrie sous le règne de Kadhafi. Nos femmes n’ont pas le droit d’accoucher dans un hôpital et nos enfants n’ont pas accès à l’école. Cela dit, nous combattons tout projet qui viserait à marginaliser une communauté ou à élever une autre, qu’elle soit arabe, amazighe ou touboue. Nous voulons aussi la liberté de culte. Que les chrétiens et les juifs puissent coexister avec les musulmans. Nous prônons l’indemnisation des victimes de Kadhafi et nous voulons rendre aux personnes dépossédées par le « Guide » leurs biens. Nous sommes contre toute forme d’injustice et pour la bonne redistribution des richesses au sein de la société.

Il est important pour nous de construire des écoles et des hôpitaux. Il n’est pas normal que les Libyens aillent jusqu’en Tunisie ou en Egypte pour recevoir les soins dont ils ont besoin. Vous voyez donc que je ne représente pas que ma communauté. Ce que je veux c’est une « République libyenne ». C’est pour tout cela que mon parti mobilise au sein de toutes les « tribus ».

Nous comptons également combattre le terrorisme dans le Sahel. J’ai personnellement envoyé une lettre au président français Nicolas Sarkozy où je lui expliquais comment mettre un terme au terrorisme dans le Sahara. Mais les relations franco-libyennes étant bonnes, l’Elysée ne m’a jamais répondu. Nous saurons aussi endiguer l’immigration clandestine. Enfin, il est important pour nous d’avoir de bonnes relations avec les pays voisins sans ingérence de notre part dans leurs affaires intérieures.

Ce fractionnement en « fronts » très spécifiques géographiquement ne constitue-t-il pas un handicap pour le futur politique de la Libye ?

Non, ce fractionnement n’est pas un handicap pour la Libye. Nous sommes déjà en contact entre nous. Nous pourrions créer une fédération des partis pour assurer la période de transition. Et si j’arrive au pouvoir, je la maintiendrai car j’ai besoin de toutes les forces et de toutes les régions pour reconstruire la Libye.

Comment vous situez vous par rapport aux idéaux originels de Kadhafi, mélange de socialisme, d’islam et même de féminisme ?

Kadhafi n’est pas un socialiste. Il le prétend seulement. Il n’a jamais respecté l’islam non plus. Il est contre cette religion. De notre côté, nous sommes laïcs. Les Libyens réclament la paix et la justice. Ce sont là les préoccupations essentielles du peuple.

Pour ce qui est du féminisme, Kadhafi n’a jamais défendu le statut de la femme. Pour lui, ce sont des esclaves. Oui, tout le monde dit qu’il a une garde rapprochée composée exclusivement de femmes. Il ne le fait pas pour montrer au monde qu’il respecte les libertés féminines. Non, mais pour assouvir des pulsions non avouables. Pour preuve de ce mépris, Kadhafi n’a jamais nommé aucune femme à un poste d’autorité dans l’administration ou dans son gouvernement.

Nous désirons rompre avec ce système et donner aux femmes tous leurs droits et nous respecterons leurs libertés et surtout l’égalité hommes-femmes.

Comment vous situez-vous par rapport aux révoltes tunisiennes et égyptiennes, tournées principalement vers une demande de démocratie et d’emploi pour les jeunes chômeurs diplômés ? Vos demandes sont-elles identiques ?

Nous portons les mêmes revendications sociales. Comme je vous l’ai dit, il est important de redistribuer justement les richesses du pays. La Libye devrait être plus aisée que les pays du Golfe car elle possède un sous-sol riche en matières premières et ne compte que 6 millions d’habitants. Cela signifie que nous sommes capables d’offrir du travail à tous nos jeunes. Au lieu de cela, nous comptons 30 % de chômeurs (20%, selon d'autres sources - Nldr). Cela n’est pas normal !

Nous irons par la suite vers l’instauration d’un régime social identique à ce que nous trouvons en Europe pour aider les couches les plus défavorisées, notamment à accéder à des logements.

Et si on en finit avec le chômage et tous les problèmes qui lui sont liés, nous réussirons à endiguer l’émigration clandestine et le terrorisme dans le Sahara. Ces deux phénomènes sont des créations de Kadhafi même. C’est lui qui charge des groupes militaires d’enlever des étrangers dans le désert. Cela lui permet de donner l’impression qu’il est indispensable pour la stabilité de la région.

Il encourage aussi l’émigration clandestine pour que l’Union Européenne le dote de fonds de soutien qu’il détourne à son compte.

Qu’attendez-vous de la communauté internationale, en particulier de l’Europe voisine et de l’autre côté de la Méditerranée, face à la répression sanglante du régime libyen ?

Nous attendons de la communauté internationale une réaction plus ferme. La Grande-Bretagne a réagi correctement. La France, elle, a tardé et elle l’a fait timidement. L’ONU et l’UE devraient interdire de voler dans le ciel libyen sauf aux avions des secours humanitaires. Nous apprenons – même s’il est difficile de le vérifier – que les avions qui ont bombardé Tripoli seraient italiens (Selon Al Jazira, les pilotes des avions qui ont bombardé un quartier de Tripoli, le 21 février, seraient italiens. Ndlr). Après la chute de Kadhafi, nous enquêterons sur la véracité de ces accusations. Et si elles sont fondées, nous romprons nos relations diplomatiques avec l’Italie et ses entreprises devront quitter le pays. Car nous nous souviendrons des pays qui nous ont aidés et de ceux qui nous ont abandonnés…


Appel à manifester contre le régime de Kadhafi du Front Toubou pour le Salut de la Libye

Le 17 février 2011

Communiqué n°2 du Front Toubou pour le salut de la Libye
Aux fils du valeureux peuple libyen
A vous qui méritez la liberté, aux fils d’Omar Mokhtar qui ne s’est pas courbé
Nous, Front Toubou, vous appelons à sortir le 17 de ce mois dans la rue pour faire tomber ce régime d’indignité et d’esclavage, le régime de Kaddhafi et des corrompus, nous insistons sur une série de points à considérer dans notre marche victorieuse avec l’aide de Dieu.
Nous attendons des fils de notre peuple qu’ils ne tombent pas dans une sédition tribale que le régime corrompu de Kaddhafi tentera comme à son habitude d’allumer entre les fils de la Libye. Le but suprême de notre mobilisations est la chute du régime libyen corrompu aussi pour empêcher les agents de Kaddhafi de tenter de semer la sédition dans nos rangs, le Front Toubou affirme aux fils des tribus Toubous et des tribus Zouia ainsi qu’à toutes les tribus voisines des Toubous, que notre but est de se débarrasser de Kaddhafi et d’instaurer un état démocratique réalisant l’égalité, la justice sociale entre tous les fils de la patrie sans distinction, et nous affirmons aux fils de nos tribus qu’un Libyen ne doit pas verser le sang d’un Libyen, quelle qu’en soit la raison, et nous espérons que les fils des tribus libyennes ne seront pas attirés dans les complots mesquins ourdis par Kaddhafi, notamment venant des fils du peuple libyen travaillant dans les rangs de l’armée, de la police et de la Sûreté, et qu’ils refuseront d’exécuter des ordres de tuer les leurs. L’expérience de la police et de la Sûreté en Tunisie et en Egypte doit leur servir d’exemple car le dictateur les abandonnera comme l’ont fait Moubarak et Ben Ali. Aussi nous appelons les sages des tribus à lancer un appel aux leurs à ne pas céder aux injonctions des criminels qui prendront la fuite avec leurs fortunes volées.
(.../...)
Gloire à la liberté, aux êtres libres et honni soient le dictateur et ses agents
Front Toubou pour le Salut de la Libye