Emmeline Fagot : “rechercher le vivre-ensemble au sein de la société française“

Violence dans le quartier Barbès à Paris, le 19 juillet 2014 après une manifestation pro-palestinienne non autorisée (AFP)
Violence dans le quartier Barbès à Paris, le 19 juillet 2014 après une manifestation pro-palestinienne non autorisée (AFP)

Nouvelle manifestation pro-palestinienne ce mercredi 23 juillet à Paris. Une manifestation autorisée celle-la, mais sous haute surveillance après les violences du week-end dernier. Le rassemblement est organisé à l'appel du "Collectif national pour une paix juste et durable entre Israéliens et Palestiniens" qui rassemble des partis politiques (PCF, Front de Gauche,...), des syndicats (CGT, Solidaires,...) et des associations.

L'Union juive française pour la paix, UJFP, appelle à se joindre à cette nouvelle action. Cette association réunit des juifs laïques dénonçant la colonisation et, d'une manière générale, les atteintes aux droits des Palestiniens. Emmeline Fagot, membre de son Bureau National revient sur les retombées en France de la guerre en cours dans la bande de Gaza.

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TV5Monde : Quel est votre sentiment après ce weekend où deux manifestations  de soutien aux Palestiniens, à Paris et à Sarcelles, ont été interdites par les autorités, puis ont dégénéré dans la violence ?

Emmeline Fagot : A l’UJFP, on  a tout fait pour que la manifestation de Paris puisse avoir lieu de façon légale.  Je dirais que l’on a assisté à une opération  de pompier- pyromane. C’est comme si on avait voulu que les choses dégénèrent pour pouvoir dire : « regardez, on avait raison d’interdire ».  Mais dans les endroits (les grandes villes de France NDLR) où les manifestations ont eu lieu parce qu’autorisées, il n’y a eu aucun problème. Et ce n’était pas des petits rassemblements. Je pense que le gouvernement et le Préfecture de police sont les responsables d’une colère, d’un sentiment qu’il y a deux poids/deux mesures que de moins en moins de citoyens acceptent.

TV5 : Êtes-vous  surprise des positions des autorités françaises depuis le début de cette crise ?

EF : Surprise non,  mais en colère. J’aurais attendu que François Hollande dise autre chose à Benjamin Netanyahou que « faites ce que vous avez à faire ». Je voudrais que nos ministres, le Premier ministre en tête,  arrêtent d’entretenir l’amalgame entre juifs et Israël. Cela nous met en danger, ça crée du racisme.
Et ce qui me gène le plus, c’est qu’on décontextualise en permanence ce qui se passe là-bas. On donne l’impression qu’il y a un problème sur un petit bout de terre, Gaza, avec une organisation, le Hamas et cela est faux.
Gaza, ça fait partie de la Palestine et le conflit est entre Israël et la Palestine, le problème est qu’Israël viole le Droit international.  Les exemples de violations sont nombreux : les colonies illégales qui grignotent le terrain, le blocus  sur la bande de Gaza, le mur de séparation qui est reconnu illégal par la Cour Internationale de Justice depuis 10 ans. Si on ne rappelle pas tout ça, c’est malhonnête.




Emmeline Fagot, membre du bureau national de l'Union Juive Française pour la Paix
Emmeline Fagot, membre du bureau national de l'Union Juive Française pour la Paix
TV5 : On assiste dans les villes et sur les réseaux sociaux à une montée des actes ou des déclarations antisémites. Est-ce que vous craignez une dégradation des relations entre les communautés juive et musulmane dans les jours ou les mois à venir ?

EF : Je n’ai pas le même point de vue. Sur la page Facebook de notre association, nous ne recevons pas ou très rarement de messages antisémites, parfois des messages dubitatifs ou de colère de personnes qui soutiennent Israël, mais surtout, depuis la manifestation du 13 juillet, on reçoit énormément de messages de soutien. Je me dis que, quand même, les choses avancent. Il y a certainement des remarques antisémites et c’est inacceptable, mais beaucoup d’autres qui vont dans le sens du vivre-ensemble et ça me fait plaisir.

TV5 : C’est le point de vue de votre association qui occupe une place très particulière parmi les juifs de France, mais d’autres associations représentant aussi les juifs français soutiennent la politique israélienne. Ne  craignez-vous  pas que de plus en plus de personnes assimilent les juifs à des soutiens d’Israël ?

C’est un problème en effet.  Il y a des gens qui sont soit disant pro-palestiniens mais surtout antisionistes, un terme qu’ils utilisent pour ne pas dire antisémite  alors que c’est le fond de leur pensée… Oui, c’est vrai j’ai peur de gens comme ça. Et d’ailleurs,  ils font le jeu d’Israël qui peut dire « tout le monde est antisémite en France, donc il est mieux pour les juifs de venir vivre en Israël ».
Faut –il pour cela arrêter de militer ?  Moi,  je suis convaincu qu’empêcher l’antisémitisme, l’islamophobie, le racisme, etc., cela passe par l’éducation des jeunes et un travail de terrain, rencontrer des gens, aller dans les manifestations. Les gens dans les manifestations sont très concernés, touchés par ce qui se passe et c’est très important de leur parler. Ils pourront ensuite relayer le message.

TV5 : On entend beaucoup ces derniers temps l’expression « importer le conflit ». Selon vous,  est-ce qu’il risque vraiment de s’importer ? Et qui l’importe ?


En premier lieu le gouvernement français en prenant le parti de défendre de toutes façons Israël. Il faut appeler les choses par leur nom, on défend un état colonial et avec le passé colonial de la France, cela a un écho particulier. En second lieu, toutes les personnes qui veulent en faire un conflit juifs contre musulmans. Rappelons qu’il y a beaucoup de Palestiniens chrétiens  et d’Israéliens qui ne sont pas juifs, ce n’est pas un conflit religieux. Pourtant il y a des gens qui refusent qu’on puisse distinguer le fait d’être juif et le fait de soutenir Israël et là, pour la France,  je désigne clairement le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France NDLR) et la LDJ (Ligue de défense juive NDLR).  
C’est problématique, car on mêle en permanence la religion avec des positions politiques. Et en parallèle on fait tout pour faire taire des manifestations de solidarité avec un peuple en train de se faire massacrer, en taxant les manifestants d’antisémites. On en arrive ainsi à une situation inquiétante qui renforce cette idée d’un deux poids/deux mesures, complétement contraire à la recherche du vivre-ensemble au sein de la société française.