En Allemagne, sera-t-il bientôt interdit de travailler après le bureau ?

Un syndicat allemand vient de demander l'interdiction pour les entreprises d'envoyer des courriers électroniques en dehors des heures de bureau. Les salariés européens s'habituent à répondre aux sollicitations professionnelles sur leur temps libre via leurs smartphones, tablettes ou ordinateurs portables. Quelles sont les conséquences de ces nouvelles habitudes qui ne permettent plus de véritablement séparer vie professionnelle et vie privée, et que disent les différents codes du travail sur ce sujet ?

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Ils sont nombreux, les salariés européens, à avouer répondre aux courriers électroniques et autres sollicitations numériques professionnelles en dehors des heures de bureau. Au point qu'un syndicat allemand a demandé au gouvernement de légiférer sur le sujet : c'est en quelque sorte le droit au temps libre et à ne pas être disponible 24h/24 pour son employeur qui pourrait être inscrit dans la loi !

L'émergence et la généralisation des TIC (Technologies de l'information et de la communication) dans la vie professionnelle et quotidienne ne sont pas dénuées de problématiques : comment justifier son refus de répondre professionnellement en dehors du temps de travail, alors que la majorité le fait ? Peut-on tomber malade à force d'être connecté à son travail en permanence ? Que disent les lois sur le "harcèlement professionnel numérique" ?

Temps libre et professionnel confondus

L'habitude de consulter ses mails le week-end, le matin, dans la soirée, à n'importe quel moment de la journée, en dehors des heures de travail, a été prise par le plus grand nombre : le courrier électronique n'est plus un outil réservé au domaine professionnel, tout comme l'utilisation des téléphones mobiles ou de l'ordinateur personnel. En réalité, nous "travaillons" en permanence avec les TIC, au point de continuer à rester connectés à notre entreprise même lorsque nous sommes censés être libérés des contraintes professionnelles.

Une étude de l’institut français d'enquêtes Ifop datant de mai 2012 (en encadré à droite, NDLR) révélait que plus de 60% des cadres français continuaient à travailler après être partis du bureau, et que les deux tiers ne pouvaient pas se passer de consulter leurs e-mails professionnels lorsqu'ils étaient à leur domicile.

Le cabinet d’évaluation et de prévention des risques professionnels, Technologia, constate l'importance de plus en plus grande du travail dans le quotidien des Français, directement reliée à l'utilisation grandissante des TIC : "Les études sur le travail de nuit, de 20h à minuit, après les heures de bureau, concernaient 30% de cadres en 2003. Ils sont plus du double aujourd'hui" explique Jean-Claude Delgenes, son directeur général.

Effets psycho-sociaux

L'intrusion de l'entreprise dans la vie privée par le biais des outils numériques, toujours plus conviviaux et présents dans le quotidien, n'est pas sans conséquences. Les salariés emmènent avec leur smartphone une partie de leur entreprise puisque les outils de communication que sont le courrier électronique, les texto, ou les appels vocaux y sont intégrés. Refuser de traiter des appels professionnels ou des sollicitations écrites le soir à son domicile, pendant le week-end paraissait logique il y a 10 ou 15 ans : il semble que ce soit l'inverse aujourd'hui.

Le directeur de Technologia souligne cet aspect oppressif du travail permanent via les TIC, travail que l'on n'ose pas refuser : "Les cadres sont de plus en plus pris dans la toute puissance du travail qui envahit tout. La pression est de plus en plus grande, surtout avec les trois millions de chômeurs et la conviction qu'ont 64% des Français qu'ils pourraient facilement devenir SDF (sans domicile fixe). Si les autres salariés répondent aux sollicitations professionnelles le soir ou le week-end, il est difficile de se marginaliser en refusant de faire de même. Le problème avec ce fil à la patte, ce travail permanent, c'est l'impossibilité de se régénérer, ce qui au final, n'est pas bon pour la carrière des personnes concernées."

Des études médicales sur les effets de la connexion permanente à l'entreprise existent, et démontrent des effets psycho-sociaux négatifs : particulièrement un facteur de stress élevé induisant de la souffrance au travail, et menant au "burnout", cet état d'épuisement psychique professionnel. Avec le plus souvent des problèmes familiaux à la clef.

Quand les technologies dépassent l'intelligence sociale

Le médecin du travail de l'ACMS (association de service interentreprises de santé au travail) Pascal Fau-Prudhomot a travaillé sur le sujet de la fatigue professionnelle liée aux TIC. Ses constats sont inquiétants : "il y a un fonctionnement très présent chez les 28-38 ans, celui d'une utilisation permanente des outils numériques de communication. Cette génération a intégré les sms, e-mails, réseaux sociaux et mélange sans distinction leur utilisation professionnelle comme personnelle : les deux sont confondus le plus souvent. Nous vérifions que si c'est un stimulant au départ, le phénomène de temps contracté que produit l'utilisation intensive et permanente des TIC mène les salariés à un épuisement relativement rapide."

Les nouveaux modes de travail, souvent en "mode projet", sont propices à ces fonctionnements de type "coup de feu", mais comme le dit Pascal Frau-Prudhomot, "il ne faut pas confondre coup de feu et coup de feu permanent, sinon les salariés ne récupèrent plus, ce qui a une incidence négative forte sur la construction de structures privées stables."

L'irruption de technologies de communication de plus en plus performantes a des effets notables sur les modes de vie des salariés, sur le travail, l'organisation familiale, la santé, et pourtant, rien n'a été fait pour encadrer leur utilisation professionnelle. A l'exception d'une entreprise allemande, Wolswagen, qui depuis 2012 s'est engagée à faire que plus aucun mail ou sms ne soit envoyé entre 18h15 et 7h à ses employés.

Le bureau de l'OIT (Organisation Internationale du Travail) à Bruxelles admet que "rien n'existe sur la limitation des moyens de communication en dehors du temps du travail en Europe, à l'exception notable de Wolswagen, l'Allemagne étant le seul pays de l'Union en pointe sur cette question".

"L'intelligence sociale a été dépassée par les technologies, et le burnout n'est toujours pas reconnu comme maladie professionnelle bien que nous militions pour que ce soit le cas", conclut Jean-Claude Delgenes de Technologia.

L'Allemagne pourrait donc montrer une première voie sur ce sujet si le gouvernement de coalition d'Angela Merkel accédait aux demandes du syndicat IG Metall sur l'interdiction des courriers électroniques et des sms en dehors des heures de bureau. Avec tout de même une incertitude sur l'efficacité d'une telle interdiction : celle que les habitudes de connexions permanentes des salariés disparaissent, et avec elles la hantise de décrocher de son travail.

Un changement qui ne semble pas encore prêt de survenir pour les spécialistes de la santé au travail, et ce, malgré les alertes sur les effets de l'hyper-connexion qui commencent à se faire entendre un peu partout.