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En Colombie, les ultra-catholiques contre le Pape François

Le pape François est acceuilli par Juan Manuel Santos à Bogota
Le pape François est acceuilli par Juan Manuel Santos à Bogota
AP/Osservatore Romano

Le pape François visite pendant cinq jours la Colombie. Mais les ultra-catholiques colombiens lui reprochent certaines prises de positions et boycottent sa venue. Pour l'universitaire François Mabille, cette attitude illustre les fractures du catholicisme en Amérique latine. Entretien.

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Combien sont ces ultra-catholiques ?  Peut-on mesurer leur influence ?

Les ultra-catholiques restent minoritaires en Colombie.  Ils sont quelques centaines de milliers sur quelque 45 millions de baptisés catholiques dans le pays.  Ils ont toutefois une influence qui dépasse leur simple nombre. Leur leader, José Galat, a été  notamment candidat à la présidence de la république. Ils possèdent une chaine de télévision.  Le mouvement ultra-catholique possède des relais au sein de la hiérarchie catholique du pays. C’est une minorité influente et agissante qui conteste la légitimité du pape. Cette contestation de l’action du pape n’est pas toutefois propre à la Colombie. Les dizaines d’affiches placardées dans les rues de Rome en février dernier, à quelques pas du domicile du pape,  en février dernier, dénoncant la mise sous tutelle par le souverain pontife de congregations religieuses, sont un bon exemple de la montée de la fronde conservatrice.
 

José Galat, leader des ultra-catholiques en Colombie
José Galat, leader des ultra-catholiques en Colombie

Quels sont leur principaux griefs à l’encontre du pape?

Les questions de société sont au cœur de la contestation. Le pape n'est pas un théologien comme Benoit XVI dont l'autorité morale apparaissait comme incontestable pas ces courants. Le pape François s'inscrit dans une démarche pastorale d’ouverture. Il cultive pour les conservateurs une forme d'ambigüité. Le Vatican n'est toujours pas favorable bien sûr à l'ouverture du mariage pour les homosexuels. Le pape ne dit pas en théologien que "homosexualité est un péché". Il  se demande "qui est ’il  pour juger " l’autre. Il désire réintégrer dans la communauté de l'Eglise, les divorcés-remariés. Cette ouverture sur la forme ne correspond pas à l'idée que se font les conservateurs d'un pape gardien du dogme. Le pape cherche selon les ultras-catholiques à contenter tout le monde. Cette ambiguïté constitue surtout  selon ces ultra-catholiques un agenda caché visant à remettre en cause les positions de l'Église sur l’avortement, l'homosexualité ou le mariage.

Le pape aurait, selon les ultra-catholiques, un agenda caché visant à remettre en cause les positions de l'Église sur le mariage ou l'avortement.

Cette  opposition au pape ne renvoie pas-t-elle également à un clivage structurant qui marque l'église catholique, en Amérique latine, entre des mouvements conservateurs et d'autres plus enclins à la critique sociale ?
 

Jean-Paul II tançe publiquement le père Ernesto Cardenal, défenseur de la théologie de la libération
Jean-Paul II tançe publiquement le père Ernesto Cardenal, défenseur de la théologie de la libération
AP/Barricada

Le catholicisme en Amérique latine s'est construit en effet autour de quatre grands pôles théologiques.  Les mouvements des FARCS, de l'ELN ont été en partie fondés par des prêtres. Ils s’inscrivaient dans une théologie de la révolution. La théologie de la libération s'inscrit également dans un rejet du capitalisme et dans un engagement auprès des pauvres. Il existe un autre grand pôle théologique, le pôle conservateur dont la hiérarchie, par anticommunisme, a été un soutien des dictatures militaires en Amérique latine dans les années 70 et 80. Le pape François lui fait partie d'un autre grand pôle que l'on pourrait qualifier de conservateur social. Ce courant ne remet pas en cause fondamentalement les dogmes de l'Eglise mais il estime que l'Église doit se préoccuper des questions sociales. Cela se traduit par une démarche pastorale vers les plus fragiles. Ce courant dont est issu Jose Mario Bergoglio, qui a rempli sa charge d'évêque de Buenos Aires dans l'un des quartiers les plus pauvres de la ville, entend faire le lien entre ces différents pôles théologiques.

Cette démarche aujourd'hui heurte les ultra-catholiques, habitués à des papes bien plus conservateurs.  Jean Paul II, dans le contexte de la guerre froide était ainsi fortement opposé aux prêtres tenants de la théologie de la libération, jugés proche du marxisme. On se souvient de cette image de Jean Paul II en 1983, en voyage au Nicaragua tançant publiquement le père Cardenal, héraut de la théologie de la libération et agenouillé devant le souverain pontife.
 

Les évangéliques progressent également en Colombie

Plus de 80 pour cent des Colombiens sont Catholiques. L'Église résiste mieux que dans d'autres pays d'Amérique latine à la poussée évangélique. L’Église en Colombie tient toujours le pays par le haut. C'est elle qui continue de former les élites notamment dans ses universités pontificales. Mais les évangéliques progressent dans les quartiers les plus populaires du pays, grâce à l'attrait de la théologie de la prospérité qui prétend que la bible enseigne l'accès à l'aisance financière. "Le pape face à cette progression répond par une démarche pastorale plus proche des pauvres. Il entend bousculer une forme de routine qui s'est installé au sein de la hiérarchie catholique. Le pape François recevait dernièrement les plus hauts représentants du corps diplomatique du Vatican. Le pape leur a demandé de sortir des ambassades pour rencontrer les plus pauvres, les plus fragiles. Le fait de bousculer des institutions et des congrégations très conservatrices suscite l’hostilité", décrit François Mabille, spécialiste du Vatican.