Goodyear : la prison pour des syndicalistes, nouvelle blessure pour la gauche française

La libération des cadres de Goodyear après leur séquestration par les salariés, en janvier 2014 <sub>(AP Photo/Thibault Camus)</sub>
La libération des cadres de Goodyear après leur séquestration par les salariés, en janvier 2014 (AP Photo/Thibault Camus)

Poursuivis pour avoir séquestré deux cadres à la veille de la fermeture de leur usine, huit ex-salariés de l’usine Goodyear d’Amiens se sont vu condamnés lundi à une peine de prison ferme, réclamée par le ministère public dépendant du pouvoir. Une sanction inédite dans l’histoire récente de la France, qui ouvre de nouvelles blessures à gauche.

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Deux ans de prison pour des syndicalistes, dont neuf mois ferme et l'ouverture d'un front supplémentaire. La lourde et inédite condamnation par un tribunal  - sur réquisition du parquet - de huit ex-salariés des usines de pneumatiques Goodyear d’Amiens (nord de la France) coupables d’avoir lors d’un conflit social séquestré des cadres - qui ont retiré leur plainte, comme la direction de l'usine - représente un nouveau choc pour une gauche française déjà passablement désorientée, entre État d’urgence et déchéance de nationalité, austérité et remise en cause du code du travail.

Susceptible d’appel, la condamnation n’est peut-être pas l’épilogue de l’affaire mais elle prend dores et déjà une dimension symbolique et une portée politique. Elle marque aussi, à travers les condamnés, un ultime coup pour l’ensemble des ex-salariés de ce site devenu emblématique, traînés depuis huit ans d’humiliation en illusions.

Un long conflit

Leur descente aux enfers débute en 2007 lorsque leur direction leur propose une réorganisation du travail en quatre vacations de huit heures, assorties de suppressions de postes. Alors qu’il est accepté dans d’autres unités du groupe, les salariés de l’usine d ’Amiens, consultés par référendum interne, s’opposent à ce projet qu’ils jugent régressif. Leurs principaux syndicats (dont la CGT, majoritaire) refusent de signer l’accord que réclame la direction.

Celle-ci réplique par un plan de plus de 400 suppressions d’emplois, qui deviendront 800 l’année suivante. Le long combat qui en résulte se déroule à la fois sur le terrain de la justice – avec des jugements parfois contradictoires mais souvent favorables aux arguments de la CGT – et sur celui de la lutte ouvrière, de plus en plus tendue et emblématique, d’autant que le groupe, financièrement, se porte bien.

Manifestation contre les plans sociaux de Goodyear à Amiens en 2009.<br />
<sub>(AP Photo/Thibault Vandermersch)</sub>
Manifestation contre les plans sociaux de Goodyear à Amiens en 2009.
(AP Photo/Thibault Vandermersch)

Fin 2011, le candidat François Hollande rend aux « Goodyear » d’Amiens une visite au cours de laquelle il développe sa promesse d’une réforme contre les « licenciements boursiers ».

A cette époque, une lueur semble poindre avec une perspective de rachat par le groupe américain Titan, candidat à une reprise partielle de l’activité d’ « Amiens Nord » (nom du site concerné) mais les promesses en matière d’emploi demeurent ambiguës. Les manœuvres d’approche se prolongeront durant près de trois ans sans que la volonté du prétendant soit très établie et encore moins ses engagements. Politicien républicain dans sa contrée du Midwest, le PDG de Titan Maurice Taylor, se retire avec fracas de la négociation en insultant les ouvriers de Goodyear, accusés de travailler « trois heures par jour » et la France, qualifiée par lui de « pays communiste ».

L’usine d’Amiens Nord, ferme en janvier 2014, laissant sans emploi 1073 salariés qui ne peuvent plus se battre que pour d’improbables reclassements et une aumône d’indemnités que leur dispute Goodyear, par ailleurs en grande forme financière.

Les cadres (assis à la table)  durant leur séquestration le 7 janvier 2014.<br />
<sub>(AP Photo/Michel Euler)</sub>
Les cadres (assis à la table)  durant leur séquestration le 7 janvier 2014.
(AP Photo/Michel Euler)

C’est dans ce contexte qu’en janvier 2014 sont retenus dans le site occupé par plusieurs dizaines de salariés – à quelques jours de la fermeture définitive – deux cadres du site, le directeur de la production et celui des ressources humaines.

Leur séquestration dure une trentaine d’heure. L’un d’eux déclarera plus tard qu’il n’y avait alors « pas eu de comportement qui a porté atteinte à notre intégrité physique » même si « certaines fois, nous n'étions pas très rassurés ».

Inédit

Huit anciens salariés du groupe n’en sont pas moins poursuivis et jugés en novembre dernier. A la barre, tous les prévenus évoquent « un coup de colère » face à une direction qui « n'apportait aucune réponse » à la « détresse sociale ». Ils réfutent aussi toute préméditation de leur geste. Les deux cadres séquestrés, de même que l’employeur, ont retiré leur plainte. Les réquisitions du parquet (soumis à l’autorité du ministère de la justice), deux années d’emprisonnement dont un ferme pour chacun, surprennent alors par leur sévérité.

Les juges les suivent pourtant globalement dans leur verdict rendu ce 12 janvier : 24 mois de prison pour tous, dont 9 ferme. Deux accusés sont également condamnés pour violences en réunion, mais sans peine supplémentaire. Pour conforme qu’elle soit aux vœux du ministère public, la sanction n’en paraît pas moins d’une dureté inédite au regard du contexte tendu, de la virginité judiciaire des accusés, du retrait des plaintes … et d’une certaine tradition française tacite.

Entre séquestrations, dégradations, diffamation ou menaces de faire sauter les usines, les conflits sociaux ont souvent été spectaculaires ces dernières années, mais ils ont engendré peu de poursuites judiciaires, encore moins de condamnations. Sur 23 séquestrations de dirigeants recensées par l'AFP depuis 2009 - année marquée par un fort regain -, une seule a donné lieu à une condamnation … à une peine d'amende (La Poste en 2010).  Il faut remonter à 1999 pour retrouver une condamnation - avec sursis - à l’encontre de deux manifestants pour avoir retenu, deux ans plus tôt, le directeur de d’une entreprise de chaussures du sud de la France.

Messages

Difficile, dans ces condition de ne pas voir dans la condamnation des « huit de Goodyear » un signal, et improbable qu’il ait été lancé sans l’aval du pouvoir politique par un procureur aventureux. « Le gouvernement a voulu faire de nous un exemple. Et dire aux gens : ’faites attention si vous vous battez pour votre boulot, regardez ce qui peut vous attendre’ », a déclaré Reynald Jurek, un prévenu, dénonçant une « décision purement politique ». C’est aussi l’analyse de leur avocat , Fiodor Rilov, qui dénonce « une réelle volonté du parquet et du gouvernement d'intimider les militants syndicaux ».

Le dirigeant de la CGT Philippe Martinez en février dernier, lors d'une rencontre avec le Premier ministre.<br />
<sub>(AP Photo/Remy de la Mauviniere)</sub>
Le dirigeant de la CGT Philippe Martinez en février dernier, lors d'une rencontre avec le Premier ministre.
(AP Photo/Remy de la Mauviniere)

Première centrale syndicale française, la CGT y voit un casus belli C'est tout le mouvement syndical qui est attaqué » estime son secrétaire général Philippe Martinez. Pour le leader cégétiste, la direction de l'usine « avait fait le choix de l'apaisement, alors que ce que vient de décider la justice, c'est de rallumer la flamme". « Le procureur de la République a décidé seul de demander une peine d'emprisonnement. Il est le porte-parole du gouvernement et la lourdeur de la condamnation peut nous interroger sur le fait que cette demande a été faite au plus haut niveau de l'État, de l'Élysée ou de Matignon » .

Dans un ton inhabituellement solennel sous ce quinquennat, la CGT – qui avait appelé en 2012 à voter pour François Hollande - appelle à la création de « comités de défense » pour « organiser, rassembler et mobiliser les salariés et la population civile pour le respect des droits et des libertés individuelles et collectives » « C’est la première fois dans l’histoire de la République que, sous un gouvernement dit de gauche, de telles peines sont infligées à des syndicalistes ». « Le gouvernement devra rendre des comptes aux salariés, à la population, aux électeurs le moment venu ». Dans un peu plus d'un an, ce qui laisse peu de temps à l'oubli.

Embarras

Décidée ou non au sommet de l’État, la condamnation - ou tout au moins la réquisition du parquet qui l’a induite – apporte en tout cas un malaise supplémentaire dans une gauche qui n’en manquait pas, saisie de vertige par les gestes insistants de l’exécutif envers l’électorat de droite, amplifiés depuis les attentats de novembre. Elle risque aussi de creuser le fossé entre le Parti socialiste au pouvoir et un monde ouvrier qui fut naguère sa base et qui, sans nécessairement les approuver, éprouve quelque sympathie pour des syndicalistes sans doute juridiquement fautifs mais aussi écrasés par une autre violence et plus sévèrement traités qu’une délinquance financière ou fiscale florissante.

«Très choqué», le député PS du Cher Yann Galut résume le sentiment d'une partie de son camp en disant qu'il aimerait « la même sévérité à l'égard des patrons voyous ».  Au sein même du gouvernement prévaut un silence un peu gêné, au motif de l’indépendance de la justice. Cette dernière n’a pas empêché l’une de ses membres, Pascale Boistard, secrétaire d'Etat aux Droits des femmes et élue de la Somme (département d’Amiens), d'exprimer une forme de solidarité sur Twitter: