En grève générale, la Grèce entre colère et résignation

Place Syntagma le 19 octobre dernier
Place Syntagma le 19 octobre dernier

Placée sous la tutelle de l’Union européenne et du Fonds monétaire international, conduite par un Premier ministre de transition agréé des bailleurs de fonds, la Grèce exsangue a appris le 29 novembre qu'elle allait finalement toucher, en contrepartie d’un plan d’austérité drastique, les huit milliards d'euros attendus depuis juillet de ses créanciers, qui lui éviteront de se retrouver en cessation de paiement.

Les deux principaux syndicats grecs estiment que la Grèce est devenue le "cobaye" d'une politique qui déshabille les budgets sociaux dans l’U.E. et débouche sur une amplification de la récession. Ils appelaient à une nouvelle grève générale ce 1er décembre.
 
Collaborateur du quotidien britannique de gauche The Guardian – dont il fut longtemps le correspondant à Paris - Jon Henley vient de réaliser pour son journal une série de reportages en Grèce, qu’il connaît bien. Il en livre ses impressions.

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« J’ai rarement rencontré ce degré de pure haine envers la classe politique »

Jon Henley
Jon Henley
Quel climat avez-vous ressenti en Grèce ces derniers jours ?

J’ai trouvé deux Grèces : la première très déprimée, presque au désespoir. Celle de ceux qui ont vu leurs salaires divisés par deux ou par trois. J’ai rencontré des professeurs qui gagnent le tiers de ce qu’ils gagnaient il y a deux ans – alors que la Grèce reste un pays où la vie est chère - et, dans le même temps, leurs impôts augmentent. Pratiquement tous les mois, il y a un nouvel impôt, un jour « solidarité », un jour sur les maisons… Ceux-là sont vraiment désespérés.
Et puis il y a une autre Grèce qui résiste à la crise. Il y a bien sûr les « super-riches », qui n’ont pas été touchés, le tourisme qui s’en sort mais il y a aussi tout une population de jeunes très créatifs, pleins d’énergie, qui montent des sociétés basées sur internet. Certains m’ont dit « je veux rester en Grèce, c’est mon pays, ma famille. Mais j’ai compris que je ne peux pas faire du business ici alors je monte une boîte sur internet et je vends un peu partout dans le monde ». Le problème, qui est déprimant, c’est que tout ce qui se passe, la situation, l’environnement « conspire » contre eux. S’ils réussissent, c’est malgré le système.
 
L’exaspération est-elle plus perceptible ?
 
Oui. L’autre chose qui m’a frappé c’est le nombre de gens de milieux parfois bourgeois ou intellectuels, des médecins, des enseignants qui disent « nous en avons marre, le système est pourri de haut en bas, il faut virer tout le monde ». Certains m’ont dit « nous avons besoins de consultants, d’experts, d’administrateurs pour mettre tout en ordre. Tant pis si ce sont des Allemands. Après quatre ou cinq ans, quand les choses iront mieux, on pourra repenser à faire de la politique ». Tous m’ont expliqué à quel point il leur était impossible d’échapper à la corruption à petite ou grande échelle, qui pénètre chaque espace de la vie quotidienne. Chez le médecin il y a deux tarifs, selon qu’on demande ou non un reçu pour l’assurance maladie. Un permis de construire peut être obtenu dans les deux semaines à la mairie pour mille euros, ou alors ce sera l’année prochaine. C’est à tous les niveaux, partout, et il est très difficile de ne pas en être complice. Cela crée aussi une société qui se dit « à quoi bon payer des impôts qui seront mal utilisés ou détournés ». J’ai rencontré un professeur de biologie qui rentrait d’un long séjour en Finlande et qui expliquait à ses amis grecs ébahis combien c’était agréable, là-bas, de payer 50 % d’impôts pour un système éducatif et de santé qui marche, des routes qui sont entretenues etc…

A Thessalonique, le 19 octobre dernier (A.F.P.)
A Thessalonique, le 19 octobre dernier (A.F.P.)
Malgré le vote du plan d’austérité, on voit encore des manifestations nombreuses, des grèves qui sont suivies…
 
Oui. Ce sont des mouvements syndicaux qui entrainent surtout le secteur public, qui est encore extrêmement important. Ils manifestent aussi parce que c’est tout ce qui leur reste. Mais surtout, il y a une haine impressionnante. J’ai beaucoup voyagé notamment en Afrique, dans des pays marqués par des guerres civiles. J’ai rarement rencontré ce degré de pure haine envers la classe politique. C’est même dangereux, tant de haine. Ce n’est plus un ras-le-bol, c’est un cri « ils sont tous pourris, il faut les sortir ». Les indignés ont dans un sens porté ce rejet mais, paradoxalement, le mouvement a perdu de sa force. Il y a d’un côté une certaine résignation à l’égard des plans d’austérité, les gens admettent qu’ils n’ont pas le choix, et en même temps un grand sentiment d’injustice qui alimente une véritable haine, encore une fois, c’est le mot.
 
Ne reste t-il pas, discrètement, un espoir que l’austérité est une promesse à destination extérieure qui sera en réalité adoucie à l’usage, entre Grecs civilisés ?
 
Il peut toujours y avoir l’espoir de légers adoucissement mais l’idée qui prévaut est qu’on ne peut plus s’arranger, contourner les difficultés, que cette fois, ce sont les marchés qui décident. Les gens sont assez lucides, y compris les syndicalistes. L’un d’eux m’a dit « il faut arrêter ces petits arrangements entre nous, on ne peut plus continuer comme cela ».
 
Comment sont vécues les multiples humiliations internationales de ces dernières semaines ?
 
Elles ont été mal perçues, bien sûr. Mais sur ce point encore, c’est surtout la classe politique qui en est rendue responsable.
 
Votre pays, la Grande-Bretagne, connaît actuellement, comme d’autres, des difficultés économiques, un programme d’austérité, un mouvement social. Y a-t-il un parallèle à faire avec la Grèce ou vous sentez-vous sur une autre planète ?
 
Chez nous, en Grande-Bretagne, le mouvement actuel porte sur les retraites. On n’est évidemment pas au même niveau que la Grèce ni pour les mesures d’austérité ni pour la place du secteur public. Mais il y a bien ce point commun des programmes d’austérité mis en œuvre partout en Europe.

La Grèce s'engage par écrit à prendre des mesures pour réaliser le plan

30.11.2011AFP
Le Premier ministre Lucas Papademos
Le Premier ministre Lucas Papademos
La Grèce s'est engagée par écrit auprès de ses créanciers, l'UE et le FMI, à prendre "toute mesure nécessaire" pour appliquer le plan européen de redressement de son économie, ont indiqué mercredi soir les services du Premier ministre Lucas Papademos. "Le gouvernement va prendre toute mesure nécessaire pour mettre en oeuvre les décisions du sommet de la zone euro du 26 octobre et réaliser les objectifs du programme de redressement de l'économie, qui est crucial pour l'amélioration de la vie des Grecs", a indiqué M. Papademos dans une lettre adressée aux dirigeants de l'Union européenne et du Fonds monétaire international.
Cette lettre a été envoyée mardi aux dirigeants de l'UE Herman van Rompuy, de la Commission européenne José Manuel Barroso, de la zone euro Jean-Claude Juncker, de la Banque centrale européenne Mario Draghi et du FMI Christine Lagarde.

M. Papademos souligne dans cette lettre que "son gouvernement est fortement engagé à mettre en oeuvre les mesures du plan actuel économique", "à élaborer un nouveau plan pluri-annuel crédible" et "à finaliser l'échange des obligations de l'Etat grec détenues par les créanciers privés (PSI), ce qui va contribuer à la viabilité de la dette grecque".

La zone euro a décidé les 26 et 27 octobre un deuxième plan d'aide à la Grèce qui vise à l'effacement de 50% de la dette du pays via la participation volontaire des créanciers privés à un échange des obligations grecques.

Ce plan prévoit aussi un nouveau prêt de 130 milliards d'euros au pays, dont 30 milliards sont destinés à la recapitalisation des banques grecques.
M. Papademos a fait valoir que "les réformes fiscales et structurelles allaient se poursuivre pour améliorer la compétitivité du pays", qui est plongée dans une grave récession depuis 2008.

Après la démission du précédent gouvernement socialiste de Georges Papandréou, M. Papademos a été désigné le 11 novembre Premier ministre d'un gouvernement d'union formé par la droite, l'extrême droite et les socialistes, représentant la majorité parlementaire.