Enseignement de l’histoire : pour l’amour de son pays ?

Napoléon Bonaparte en campagne d'Egypte. Toile de Antoine Jean-Gros, 1807 © Wikipedia/Domaine public
Napoléon Bonaparte en campagne d'Egypte. Toile de Antoine Jean-Gros, 1807 © Wikipedia/Domaine public

L’apprentissage de l’histoire à l’école ? « Vaste programme » aurait pu répondre le général De Gaulle. Le sujet est une nouvelle fois revenu sur le devant de la scène pendant la campagne présidentielle française et continue de faire débat entre politiques et enseignants. Pour la première fois en France, une enquête réalisée par une équipe de professeurs-chercheur(es) interroge les enfants sur leur rapport au passé. 

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Vendredi 19 mai 2017 : le journaliste de France Inter Ali Baddou recevait le nouveau ministre français de l’éducation Jean-Michel Blanquer. A la question « Faut-il enseigner un roman national  - expression d'historiens dénonçant les biais politiques dans les manuels d’histoire de France – pour que les petits Français soient fiers de leur pays ? », il répond : « La question de l’amour de notre pays est absolument fondamentale. Elle est à la base de tout. En France, la question (…) apparait comme secondaire. Il faut aimer son pays comme on doit aimer sa famille, ses camarades. Il faut répandre des sentiments positifs, de l’optimisme. Ça ne veut pas dire que notre pays a été formidable dans toute son histoire. Il faut, surtout quand on est petit, avoir un récit chronologique permettant de se repérer. Ça paraît une évidence ».

Tellement évident que Laurence de Cock, enseignante et chercheuse en histoire et Sciences de l’Education, ne tarde pas à longuement réagir sur Twitter pour dénoncer ce qu'elle appelle les « vieux poncifs » :
Cette enquête (Ed. Presses universitaires de Lyon, octobre 2016) à laquelle l'enseignante a contribué, a été réalisée en 2010-2011, en plein débat sur l’identité nationale sous la présidence de Nicolas Sarkozy. L’idée ? Faire raconter, comme ils le veulent, l’histoire de leur pays à des élèves de différentes académies. « Ce travail est né d’une précédente expérience par l’historien québécois Jocelyn Létourneau. Il y a quelques années, il a lancé une première enquête – publiée dans l’ouvrage « Je me souviens » (Ed. FIDES, 2014) – auprès de ses étudiants en leur demandant de raconter l’histoire du Québec », explique Laurence De Cock. « Il a théorisé le rapport au passé que pouvaient avoir les jeunes et notamment ce qu’il appelle la « mythistoire » : même si le souvenir ou la manière de restituer le passé n’est pas d’une grande précision, c’est quand même le signe d’un rapport au passé particulier qui peut être interrogé », précise-t-elle. 

Avec Françoise Lantheaume, professeure à l’université Lyon 2, co-directrice du «Récit du commun» avec Jocelyn Létourneau, ils décident de réaliser une enquête similaire mais à une plus large échelle, en drainant les académies de métropole et d’outre-mer pour la France, mais aussi de Suisse, de Catalogne et d’Allemagne.

Presque 7000 questionnaires ont été envoyés à des élèves de 11 à 18 ans. Résultat pour les Français ? Un fil rouge se dégage des récits : « La France a subi beaucoup d’épreuves, notamment la guerre qui est omniprésente, mais aussi la royauté absolue, la Révolution. Toutes ces épreuves ont permis à la France d’acquérir sa grandeur et de devenir un pays démocratique dans lequel il y a de la liberté et de l’égalité, relate Françoise Lantheaume, invitée de l’émission Les Entretiens Jean Zay, le 19 novembre 2016. La fin de l’histoire est heureuse pour les élèves », ajoute-t-elle. 
  Laurence De Cock reconnaît des biais possibles aux résultats obtenus, notamment le fait que les élèves répondant à une enquête pouvaient avoir envie de donner une image positive de leur pays. Il n’en reste pas moins qu’une très large proportion des récits montre de « l’enthousiasme » d’après la chercheuse. Cela passe parfois par une écriture « simpliste », à la première personne : « "La France est belle, c’est un beau pays, une belle démocratie". En Outre-mer, les élèves racontent plutôt l’histoire de leur île, ils disent être contents du métissage, du multiculturel », précise-t-elle. Quelques écrits sont plus revendicatifs, plus engagés, surtout chez les plus âgés. Les inégalités sont notamment évoquées. Mais pour les chercheurs à l’origine de cette enquête inédite, le résultat va « totalement à contre-courant des discours de certains politiques sur l’enseignement de l’histoire. »
 

Emballement politique et médiatique


Depuis 30 ans, l’histoire scolaire fait énormément débat en politique et dans les médias. Mais « l’emballement de cette politisation » se serait particulièrement amplifié durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy : « L’histoire scolaire devient un argument souvent électoral, en tout cas de positionnement politique », raconte Laurence De Cock.

Certains candidats, principalement à droite de l’échiquier politique, ont d’ailleurs profité de la dernière campagne présidentielle française pour faire de l’enseignement de l’histoire un argument de campagne. A l’image de François Fillon (Les Républicains), alors candidat à la primaire de la droite, le 28 août 2016 à Sablé-sur-Sarthe, cité par Le Monde : « Les jeunes Français ignorent des pans de leur Histoire ou, pire encore, apprennent à en avoir honte. [Il faut] réécrire les programmes d’histoire avec l’idée de les concevoir comme un récit national. Le récit national, c’est une Histoire faite d’hommes et de femmes, de symboles, de lieux, de monuments, d’événements qui trouvent un sens et une signification dans l’édification progressive de la civilisation singulière de la France. »
Ou encore de Nicolas Sarkozy, aussi candidat à la primaire de la droite, lors d’un meeting à Franconville, le 19 septembre 2016 : « Quelle que soit la nationalité de vos parents, jeunes Français, au moment où vous devenez français, vos ancêtres, ce sont les Gaulois et c’est Vercingétorix »

Le problème ? « Les discours sur l’enseignement de l’histoire sont complètement hors sol, déconnectés de la réalité. Et parfois très caricaturaux ! Par exemple on n’enseignerait plus Napoléon en France. Alors qu’il suffit d’aller voir dans un manuel pour voir que c’est faux, s’indigne Laurence De Cock. On en arrive au point de leur dire : ouvrez un programme ! »
   

« Pages sombres »


Ce qui dérangeraient ces politiques, c’est que dans les programmes scolaires, « on n’hésite pas à enseigner « les pages sombres », c’est-à-dire la collaboration et le passé colonial de la France », explique l’enseignante. « Certains politiques en déduisent qu’on fabrique de la repentance et donc du désamour. » La candidate frontiste à la présidentielle française, Marine Le Pen, avait elle dépassé le stade du discours en intégrant dans son programme politique le retour du roman national à l’école pour apprendre aux enfants à aimer leur pays.

C'est par ailleurs « comme si un programme d’histoire provoqu(ait) immédiatement quelque chose chez l’enfant. Prenez deux personnes de la même génération, ils n’auront pas forcément le même rapport au passé », souligne l’enseignante, pour qui la part de l’apport scolaire existe mais est loin d’être la seule source de connaissances : « La façon dont (les élèves) racontent l’histoire est encore très empreinte de roman national. Or les programmes sont quasiment nettoyés de tout roman national. Les nouvelles thématiques qui existent depuis quelques années, par exemple la thématique coloniale ou l’immigration, n’apparaissent d’ailleurs jamais dans un récit de l’enquête ». Les choses sont très claires pour l’enseignante-chercheuse : « Ce n’est pas la réalité qui intéresse ces politiques, c’est une histoire scolaire comme argument de vente. »