Entre protectionnisme, libéralisme, croissance et crise, les Indiens déboussolés

Max-Jean Zins, directeur de recherches au CNRS
Max-Jean Zins, directeur de recherches au CNRS

Des millions d’Indiens sont descendus dans la rue le jeudi 20 septembre 2012 pour protester contre les réformes libérales du gouvernement de Manmohan Singh, en particulier l’ouverture du commerce de détail aux géants étrangers de la distribution. Ces changements, perçus comme "antipauvres", les Indiens n’en veulent pas. Un mouvement de rejet qui s'inscrit dans le contexte d'une société en mutation prise entre un développement spectaculaire et le ralentissement soudain de son économie.

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L'une de ces échoppes indiennes menacées par la réforme de la grande distribution - RFI
L'une de ces échoppes indiennes menacées par la réforme de la grande distribution - RFI
Les kiranas, un pilier de la société en danger

Elles sont entre 5 et 50 millions, selon les sources. Tenues par des familles, elles font vivre des centaines de millions de personnes. Les kiranas sont ces échoppes traditionnelles qui fleurissent à tous les coins de rue dans les villes indiennes, et où s'empilent du sol au plafond flacons, boîtes de conserves et sachets de toutes sortes.

Aujourd'hui, leur existence est menacée. Aux termes du projet de réforme, les grandes enseignes étrangères, comme Wal-Mart, Carrefour ou Tesco, jusqu’alors cantonnées à la vente en gros, pourraient acquérir 51% des sociétés de distribution de détail indiennes. « Pour beaucoup, c’est la mort de la petite boutique du coin de la rue et de tous deux qui n’ont comme seule ressource que de vendre des bouts de chandelles sur les marchés, » explique Vaiju Naravane, correspondante du quotidien indien The Hindu à Paris. 

En effet, cette réforme va accélérer la concentration des marques de grandes villes comme Hyderabad, Bombay ou Dehli, investies par des classes moyennes relativement aisées. "Le fait est que les laissés-pour-compte du développement, eux, risquent de plonger, insiste le chercheur Max-Jean Zins. De plus en plus de produits seront destinés à satisfaire des besoins qui sont les mêmes que les nôtres, en Occident – fraises ou asperges en toute saison - au détriment des produits de base, qui risquent de devenir plus chers. Avec plus de la moitié de la population qui vit sous le seuil de pauvreté, nous sommes peut-être à la veille de problèmes nutritionnels qui n’existaient plus depuis l’indépendance. »

Un gouvernement face à la crise

L’Inde accuse le contrecoup de la crise mondiale. La baisse des investissements et des exportations affecte sa croissance, passée de 10 % à 6 % en cinq ans, avec une forte inflation. Dans ce contexte morose, le gouvernement justifie son pas en avant vers le libéralisme en faisant valoir la création de 8 millions d'emplois, la perspective d'une réduction des prix alimentaires, la baisse de l'inflation (7,5 % en août) et la réduction du nombre des intermédiaires au profit des agriculteurs. Mais tout le monde n’est pas convaincu, et ce ne sont pas seulement les petits commerçants qui manifestent, mais tous ceux qui vivent de la vente au détail, jusqu'à présent aux mains des Indiens. « Face à la crise, les propriétaires des grands magasins, eux aussi, redoutent les méthodes et les critères d’efficacité des grands groupes étrangers, » explique Vaiju Naravane. 

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21.09.2012Rédaction de TV5Monde
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De l’autarcie à la libéralisation
 
Jusque dans les années 1990, protégée par des barrières douanières, l’économie indienne fonctionnait en quasi-autarcie. Elle a rejoint l’OMC en 1995 et, depuis, ne cesse de se libéraliser. Les investissements étrangers affluent – ils viennent surtout de Chine, mais aussi de l’Ouest. Or le secteur le plus dynamique est celui des services – celui qui crée le moins d’emplois. « L’Inde est passée d’une économie agricole à une économie postindustrielle, de savoir et de connaissance, avant même  passer par la phase industrielle, » explique Vaiju Naravane. L’informatique, par exemple, représente 57% du PIB, mais n’emploie que 4 millions de personnes sur plus de 1 milliard 210 millions d’Indiens. De l’autre côté, 70 % de la population vit dans les campagnes, alors que l’agriculture est le point faible de l’économie indienne.

Le développement a creusé le fossé entre riches et pauvres. Aujourd’hui, plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, et au moins 30 % des Indiens ne savent ni lire ni écrire. Les manifestations du 20 septembre 2012 s’inscrivent dans la dynamique d’une société qui, depuis plus de cinquante ans, joue la carte de la démocratie pour évoluer.

La plus grande démocratie du monde.

Le fait est que la démocratie indienne du moins sur le plan politique, est remarquablement vivante. Les Indiens s'expriment dans un climat global de liberté de la presse, des syndicats et de rassemblement. Les manifestations y sont fréquentes : deux millions de personnes dans les rues l'an dernier pour demander une législation contre la corruption, puis un premier tollé fin 2011 contre la réforme de la distribution, déjà, qui avait débouché sur un report du dossier.

"Les citoyens votent en masse ; avec un électorat de 800 millions de personnes, c’est 1/6 de l’humanité qui avance en votant," explique Max-Jean Zins, directeur de recherche au CNRS, directeur de la Maison des sciences de l’Homme et spécialiste de l’Inde. Voici une cinquantaine d’années de cela, le suffrage des femmes reflétait celui de leurs maris, celui des basses castes celui des hautes castes, notables fonciers ou citadins qui drainaient autour d’eux les plus pauvres. Aujourd’hui, chacun revendique son droit à s’exprimer d’une voix indépendante et individuelle. En votant, les plus défavorisés ont pris la mesure de leur nombre. Désormais, c’est le système des castes dans son ensemble qui est en train d’imploser.

Les castes en question

Aujourd’hui, la hiérarchie imposée par le système des castes, fondée sur des principes religieux de pureté ou d’impureté, ne reflète plus la pensée dominante. "Depuis que les principes de légalité et de démocratie sont venus se greffer sur ce modèle traditionnel, des centaines de millions de personnes n'y croient plus, affirme Max-Jean Zins. La  contradiction, c’est que si le système implose, les castes, elles, se renforcent, le temps d’une transition qui va durer une ou deux générations." En effet, la majorité, issue des basses castes, a obtenu, via ses élus, un système de discrimination positive dans la fonction publique - une sorte d’état providence, de sécurité sociale, dans un pays qui n’en a pas. Ainsi voit-on émerger une élite politique issue des basses castes. « Certains représentants désargentés des hautes castes tentent même de se faire enregistrer comme appartenant aux castes les plus basses pour être sûrs de trouver du travail," témoigne Max-Jean Zins.

De l’optimisme à l’individualisme

Grâce à la discrimination positive, les pauvres gravissent l'échelle sociale. De basse extraction, ils ne sont plus indignes, mais au contraire, ils ont plus de chance de trouver du travail. "Alors les gens croient à un avenir meilleur pour leurs enfants. Un optimisme qui tranche avec la morosité des Européens, » analyse Max-Jean Zins. Certes, l’emprise de la famille reste telle que beaucoup sont capables de sacrifier leurs intérêts individuels a profit de la collectivité. Mais parallèlement, les Indiens nourrissent de fortes aspirations au confort ; ils veulent gagner de l’argent, devenir riches... et agissent parfois avec un individualisme sauvage. "Les gens  se poussent pour avoir une place au soleil, une voiture, un frigo, quitte à écraser son voisin, sa famille. Ce sont les éléments les plus faibles de la société qui en pâtissent : les vieux, les femmes, les enfants," constate Max-Jean Zins.

Le gouvernement a mis en place un certains nombres de mesures visant à sortir les laissés-pour-compte du développement du piège de la pauvreté - il garantit, par exemple, un certain nombre de jours de travail aux plus démunis dans les zones rurales pour y construire écoles ou autres équipements d’utilité publique. Face au mouvement de rejet massif inspiré par la libéralisation du secteur de la petite distribution, il va devoir assumer ses contradictions. "Le parti du Congrès a suffisamment de soutien au parlement pour faire passer cette réforme, explique Vaiju Naravane. Il est fragilisé et devra peut-être lâcher du lest, mais pas au point de risquer des élections anticipées."