Entretien avec Adelheid Roosen

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“Dans le conflit et le mépris, on ne fait que stigmatiser“

Adelheid Roosen, auteur des Monologues voilés
Adelheid Roosen, auteur des Monologues voilés


Pourquoi, après Les Monologues du Vagin, vous êtes-vous lancée dans l’écriture des Monologues voilés ?


Avant de jouer dans Les Monologues du Vagin, j’ai monté une pièce avec quatre jeunes Marocaines. Elles étaient venues me voir avec leur douleur et leur histoire. Enfants de la première génération d’immigrés, elles avaient le cœur fendu. Alors qu’elles se sentaient pleinement maroco-hollandaises, une identité une et entière, les discours dominants n’arrêtaient pas de leur dire qu’elles étaient partagées entre deux continents, deux cultures et deux religions… Elles se retrouvaient, malgré elles, coupées en deux.

Aussi, quand j’ai commencé à jouer aux Pays Bas Les Monologues du Vagin, je me suis rendu compte que ces femmes étaient absentes alors qu’elles constituent un groupe important dans notre pays. J’ai donc commencé à interviewer des femmes vivant en Hollande mais nées dans des pays musulmans tels que l’Arabie Saoudite, la Somalie, l’Egypte, l’Iran, le Pakistan... Des vierges et des arrières grands-mères, 75 en tout. Pendant un an, j’ai visité des quartiers et suis rentrée dans plein de maisons. J’avais l’impression d’être une touriste dans mon propre pays.

“Dimanche minuit...“

Ecouter un extrait des “Monologues voilés“
“Dimanche minuit...“

Les Monologues voilés
Les Monologues voilés

Comment avez-vous gagné la confiance de ces femmes ?


J’ai osé montrer ma personnalité, ma timidité voire parfois ma honte. Et ces femmes se sont rapidement ouvertes. Elles ont commencé à me prendre la main, à me serrer dans leurs bras, à me poser des questions sur ma vie. Je leur ai raconté mes histoires de coeur et la perte de ma virginité. Une fois, elles m’ont même emmenée au hammam et m’ont épilée à la cire. C’était un vrai partage d’émotions et d’expériences.



Qu’avez-vous découvert en entrant dans leur univers ?

Elles dégagent un fort pouvoir. Elles ont une sensualité beaucoup plus affirmée et épanouie. Dans notre système calviniste, nous sommes peut être au top de la technologie mais nous sommes aussi beaucoup plus coincées. Pendant nos conversations, j’étais plus timide qu’elles. J’ai aussi découvert quelque chose de très beau en elles. Je me suis rendue compte que la honte qu’elles pouvaient porter en elles, ne les bloquait pas. Contrairement à nous. Quand nous avons honte, nous cachons. Pour elles, c’est une honte qui revient et qui repart, comme une sorte d’énergie.

Les Monologues voilés
Les Monologues voilés
Dans Les Monologues voilés, vous évoquez des problèmes spécifiques aux femmes musulmanes comme la virginité, les mariages forcés et l’excision. Mais on se rend compte aussi qu’il y a de nombreux points communs avec les Européennes non musulmanes.

Je dirais même qu’il n’y a que ça. Quand j’écrivais cette pièce, je n’entendais de la part des responsables politiques et des médias que des discours sur les « étrangers », « les autres », « ceux qui ne sont pas comme nous ». Ce que je trouvais curieux, car je pense qu’il n’existe pas une autre personne d’une autre race ou d’une autre nature. Nos différences ne sont que culturelles.

Dans Les Monologues voilés, j’ai essayé de rapprocher ces deux mondes et d’avoir une approche très réaliste notamment au niveau de la violence.



Pourquoi la question du voile est-elle finalement si peu évoquée dans Les Monologues voilés ?

J’ai écrit cette pièce il y a sept ans et le foulard n’était pas un problème. Les femmes que j’ai rencontrées ne m’en ont pas parlé. En fait aux Pays-Bas, nous avons beaucoup parlé du hidjab. Il y a eu des débats, des performances artistiques. Le sujet est réglé et paraît désormais presque ennuyeux.

Selon moi, les jeunes générations qui le portent l’ont pris comme un signe d’identité. Les filles font de nouvelles combinaisons et de magnifiques mélanges comme un voile sur les cheveux et un t-shirt extra court qui laisse le nombril à l’air. Le foulard est devenu un vêtement de protestation comme l’était le pantalon quand certaines femmes ont commencé à le porter.

“Quand je loge chez ma mère...“

Ecouter un extrait des Monologues voilés
“Quand je loge chez ma mère...“

Les Monologues voilés
Les Monologues voilés

Que pensez-vous du port du voile intégral en Europe ?


Aux Pays-Bas, on n’en voit quasiment pas mais je pense que le niqab est une question délicate et difficile. S’il faut l’interdire, ce n’est pas pour des questions religieuses ou politiques mais parce que c’est une négation des sens humains qui empêche toute rencontre et échange entre êtres humains. Et donc, là, je dirais stop.



Dans votre pièce vous démontez tous les préjugés qui sont portés sur les femmes musulmanes. Pourquoi ces clichés sont-il si résistants ?

Je ne pense pas que le problème vienne d’elles mais c’est parce qu’elle sont là vivant avec une autre culture. Si l’on considère la planète comme une grande famille, le monde arabe est ce petit frère qui ose regarder son père européen et lui dire non…C’est la fierté des peuples arabes.

Je pense qu’il serait tout à fait possible d’instaurer un dialogue avec le monde musulman et que cela serait même très créatif et enrichissant. Mais quand on est dans le conflit et le mépris, on ne fait que stigmatiser. J’ai l’impression que cette grande rencontre avec les musulmans est comme un cadeau que les Européens refusent de déballer et qu’ils jettent, manquant totalement de curiosité.


Propos recueillis par Camille Sarret
Mars 2010

Adelheid Roosen

Née en 1958 aux Pays-bas, elle est dramaturge, metteure en scène et actrice. A l’instar des Monologues du Vagin dans lesquels elle a elle-même joué aux Pays-Bas, Adelheid Roosen a - pendant de longs mois -, interviewé plus de 70 femmes originaires de pays islamiques mais vivant aux Pays-Bas.

Les Monologues voilés

Quatre femmes dans un salon. C’est l’heure des confidences et des fou-rires. Les Monologues voilés reprennent le même dispositif que la pièce à succès d’Eve Ensler, Les Monologues du Vagin. À une exception près. Ici la parole est donnée à des femmes nées dans des pays musulmans et vivant aujourd’hui aux Pays-Bas. Les tabous sur la sexualité sautent et les poussiéreux clichés sur l’islam en prennent un coup. Regard neuf, tendre et drôle.