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Entretien avec Alain Gresh, journaliste

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« Il s’agit d’une opération de piraterie illégale »

Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique et spécialiste du Proche-Orient


Quelles est votre analyse sur la gestion par le gouvernement israélien de la crise entre Israël et la flottille internationale ?

C’est évidemment une gestion désastreuse de la part du gouvernement israélien. S’il n’y avait eu qu’un mort, on aurait parlé de bavure, mais le fait qu’il y ait une dizaine de morts et des dizaines de blessés montre que nous sommes au-delà de la bavure. Cette situation est liée à la manière dont le gouvernement israélien aujourd’hui présente les dangers qui pèsent sur Israël. Selon Benyamin Netanyahu l’État hébreu fait face à trois dangers stratégiques : l’Iran, le Hamas et le Hezbollah. La société civile et les associations de défense des droits de l’homme sont aussi considérées comme des menaces. Il y a une offensive en Israël contre ces organisations qu’elles soient palestiniennes ou israéliennes, qui sont présentées comme des complices des terroristes.

Les organisations humanitaires de la « flottille de la liberté » représentaient–elles une vraie menace ?

Bien sûr que non. Le gouvernement israélien a une vision paranoïaque du monde, avec une surestimation du danger, depuis notamment la guerre de Gaza qui a provoqué la perte de crédibilité d’Israël sur la scène internationale. Israël apparaît de plus en plus comme un État agresseur qui viole les résolutions des Nations Unies et qui n’est jamais soumis à aucune sanction. Les organisations internationales comme Human Right Watch et Amnesty International ont souvent dénoncé les crimes de guerre commis par l’armée israélienne. Je pense que pour le gouvernement de Benyamin Netanyahu, c’est un risque sans doute plus important que ne l’est l’Iran qui représente un risque potentiel. Ces crimes remettent en cause la politique israélienne dans la région.

"L'ouverture du terminal de Rafah peut avoir un effet important pour la population de Gaza d'abord", Alain Gresh, 0'23
Entretien avec Alain Gresh, journaliste

Retransmission par la chaîne Cihan News Agency de la TV turque de soldats israéliens à l’assaut de la flottille internationale au large de Gaza le 31 mai 2010 - AFP
Retransmission par la chaîne Cihan News Agency de la TV turque de soldats israéliens à l’assaut de la flottille internationale au large de Gaza le 31 mai 2010 - AFP
L’opération militaire contre les navires humanitaires était-elle disproportionnée ?

Le terme disproportionné ne convient vraiment pas pour qualifier cet assaut, il s’agit d’une opération de piraterie dans les eaux internationales, et qui est complètement illégale. Le gouvernement israélien pense qu’il peut utiliser tous les moyens pour se défendre.

Y aurait-il eu une autre manière de dénouer cette crise ?

Il fallait tout simplement laisser entrer les bateaux à Gaza qui est sous blocus depuis trois ans. La communauté internationale demande en vain à Israël de laisser entrer dans ce territoire des produits de première nécessité et des matériaux de construction. L’interdiction d’accès à la bande de Gaza est finalement à l’origine de ce problème. Le blocus imposé à Gaza relève d’un crime de guerre et le fait que des gens veulent lever cette interdiction me semble tout à fait légitime.

Ce blocus est-il justifié?

Le blocus touche avant tout les populations. Quels que soient les arguments dont Israël dispose à l’égard du Hamas, cela ne justifie pas de prendre en otage la population palestinienne. C’est une punition collective complètement sanctionnée par les conventions de Genève (ndlr : traités internationaux qui définissent les règles de protection des personnes en cas de conflit armé).

Des Palestiniennes brandissant des drapeaux palestiniens et turcs manifestent à Ramallah le 1er juin 2010.
Des Palestiniennes brandissant des drapeaux palestiniens et turcs manifestent à Ramallah le 1er juin 2010.
Y aura-t-il des conséquences pour Israël ?

La seule vraie question est de savoir si la communauté internationale peut prendre des sanctions contre Israël. C’est la seule façon de changer la situation sur le terrain. Et seuls l’Union Européenne et les États-Unis peuvent peser dans la prise de sanctions concrètes contre Israël. Malheureusement l’Union Européenne donne l’impression de ne pas vouloir bouger. Il faut rappeler qu’il y a tout juste une semaine que l’État hébreu a intégré l’OCDE (ndlr : l'Organisation de Coopération et de Développement Economique est un groupement de 30 pays crée en 1960), ce qui est une récompense pour un pays qui viole les résolutions votées par l’ONU.

Si les États-Unis décidaient de prendre des mesures contre Israël, cela aurait un impact immense à la fois sur le gouvernement et sur la population israélienne. Il suffit que le gouvernement américain fasse voter des résolutions au Conseil de Sécurité des Nations Unies et arrête de servir de bouclier à Israël.

Propos recueillis par Christelle Magnout
1er juin 2010


L'Union européenne pour une paix juste au Proche Orient

vendredi 4 juin 2010

Un colloque au Sénat à Paris, co-animé par Alain Gresh